Des milliers de personnes se sont réunies, samedi dernier, sur le parvis de l’Hôtel de ville de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), pour soutenir Bally Bagayoko, nouveau maire LFI de Saint-Denis – Pierrefitte-sur-Seine et figure politique montante, contre le racisme, les discriminations et l’extrême droite.


 

La fermeture soudaine de la ligne 13 qui mène de Paris à Saint-Denis (commune de 150 000 habitants, la plus peuplée d’Île-de-France après Paris) n’a pas affecté la détermination des personnes à rejoindre le rassemblement citoyen en soutien au maire de Saint-Denis, à pied, et tant qu’à faire, parfois en manifestant le long du trajet.

Paula, 82 ans, fille d’immigrés italiens, retraitée de l’Éducation nationale, raconte que les temps actuels lui rappellent un passé qu’elle ne voudrait surtout pas revivre. Elle parle de son enfance, de l’exil, d’Alger où elle habitait avec ses parents, les arrestations, les tortures, les menaces de l’OAS contre sa famille communiste, puis du retour en France, terre d’accueil, « tissu de migrations ».

Paula n’est pas LFI, mais vient, avec tous les autres, protester contre les attaques racistes proférées sur les réseaux sociaux et les médias de la sphère Bolloré (CNews, Europe 1, JDD) à l’encontre du maire de Saint-Denis. Révoltée par « l’amalgame fait par la droite, le centre, mais aussi les socialistes, entre LFI et l’extrême droite », Paula sonne l’alerte : « il est urgent de ce mobiliser contre le fascisme qui s’impose de plus en plus dans le paysage français en diffusant ses idées nauséabondes et dangereuses dans les médias et sur les réseaux. Jusque dans les chaînes publiques. L’information est tronquée. Le racisme s’étend (…) Les limites sont largement dépassées, l’heure est grave, il faut agir », explique-t-elle.

En effet, Bally Bagayoko fait l’objet, depuis son élection, d’une déferlante de fake news, menaces et insultes racistes de la part de l’extrême droite et d’un véritable lynchage médiatique.

Inutile de citer à nouveau les propos racistes, abjects et révoltants tenus à l’encontre du maire de Saint-Denis sur Cnews. 

Mardi 17 mars, Tugdual Denis, directeur de la rédaction du magazine d’extrême droite Valeurs actuelles, affirme sur BFMTV, que Bally Bagayoko a été soutenu par les narcotrafiquants de Saint-Denis, accusations lancées par le maire socialiste sortant Mathieu Hanotin durant la campagne et par un article du Canard enchaîné.

Puis les paroles de M. Bagayoko sont très vite déformées pour être largement diffusées quand il déclare : « Les fonctionnaires sont avant tout des gens qui répondent en fait à une commande politique. (…) Celles et ceux qui, pour des tas de raisons, qui peuvent les regarder d’ailleurs, ne sont pas en phase avec le projet politique, forcément, ils partiront. Mais ce n’est pas le fait qu’on les mettra dehors, c’est parce qu’ils feront une mobilité qui est complètement naturelle et qui n’est pas quelque chose de nouveau. »

Les réseaux et médias s’enflamment : Bally Bagayoko souhaiterait se débarrasser des agents territoriaux qui ne seraient pas en phase avec son action… ce qui lui vaudra, deux jours plus tard, un rapport à l’ordre du gouvernement sous forme d’un courrier envoyé au nouvel élu par David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, information aussi largement transmise. « Il voulait uniquement dire qu’il était normal que des fonctionnaires appliquent le programme pour lequel il avait été élu », a défendu, lors du rassemblement, Éric Coquerel, député LFI-NFP de la 1ère circonscription de la Seine-Saint-Denis et président de la commission des Finances de l’Assemblée nationale.

Toutes les décisions du nouveau maire prêtent à polémiques : son projet de désarmement progressif de la police municipale, en commençant d’abord par les lanceurs de balles de défense (LBD), puis son arrêté interdisant toute expulsion du domicile jusqu’au 31 octobre, s’il n’y a pas de solution de relogement, « la première urgence dans notre ville, c’est la question de l’urgence sociale », même si le maire avait conscience que celui-ci serait attaqué par la préfecture et suspendu : « On s’attendait à cette hypothèse, mais il s’agit d’un acte politique, souligne-t-il, notre objectif, c’est d’éveiller la conscience politique et populaire et de montrer à l’État qu’il ne prend pas ses responsabilités ».

Après les municipales, des vidéos, largement envoyées sur les réseaux sociaux et reprises par les médias Bolloré ou d’autres, ont été filmées dans plusieurs mairies remportées par des candidats LFI ou divers gauche en banlieue. On y voit des maires sortants être hués, parfois insultés, mais ces vidéos, qui ont très vite provoqué l’indignation de nombreux responsables politiques, ne témoignent d’aucune violence physique. Emmanuel Macron est allé jusqu’à déclarer en conseil des ministres qu’il n’y avait « pas de sédition possible dans les communes de la République ».

Pour le politologue Vincent Tiberj, invité de France 24, Emmanuel Macron n’a aucune idée « du niveau de polarisation politique dans ces villes. Ce qu’on a vu, ce sont des habitants souvent victimes de violences sociales qui ont exulté, alors que d’habitude, ils sont invisibilisés dans les débats ». Par contre, le silence du gouvernement, durant deux semaines, sur les propos racistes à l’encontre du maire de Saint-Denis – Pierrefitte, est évocateur.

Rappelons que ces attaques visent aussi de nombreux élus, militants associatifs, syndicalistes, journalistes indépendants…, ceux qui se lèvent et osent se positionner ouvertement contre l’impérialisme et la vague identitaire qui touche le Monde, y compris notre pays.

Qui a dénoncé, par exemple, les menaces de mort proférées par Thierry Meignen, maire Les Républicains (LR) sortant du Blanc-Mesnil, rapportées le 23 mars par le journal Le Monde,  envers la journaliste Nassira El Moaddem, autrice d’un livre-enquête sur ses deux mandats à la tête de la ville : « Je vais la faire condamner pour diffamation. Je vais la fouetter. J’irai au bout, elle va mourir, je la tue » ; ou les insultes, les menaces de mort envers des élus, militants, journalistes indépendants, intellectuels, personnalités de la culture… qui prolifèrent, de trop longue date, en toute impunité ou si peu condamnées ; ou les multiples agressions de locaux associatifs, de réunions politiques ; ou les « ratonnades » ? Tout est pourtant documenté.

« Les responsables politiques ont des indignations à géométrie variable, indique Vincent Tiberj. Mais ce n’est pas la première fois. On fait des minutes de silence pour certains et pas pour d’autres », souligne le sociologue qui se réfère à l’hommage rendu à l’Assemblée nationale au militant identitaire Quentin Deranque. « Il y a une droitisation de la société française qui se fait par en haut, dans la manière dont on fait primer un agenda, certaines thématiques et la façon dont on en parle. C’est un danger car ces manières de penser ont largement dépassé l’extrême droite et CNews. Il y a une forme de contagion du champ médiatique comme du champ politique », alerte Vincent Tiberj. Constat : l’élection dès le premier tour de Bally Bayagoko lui confère une légitimité politique qui fait clairement peur à ses opposants.

 

Bally Bagayoko. Crédit photo AFP

 

Un mot résonne : résistance

La place de l’Hôtel de Ville est dense de monde jusqu’aux rues adjacentes. De nombreuses personnalités politiques de gauche sont présentes, le Parti socialiste ayant envoyé une délégation.

Les prises de paroles dionysiennes de syndicats (CGT Saint-Denis, Solidaires), d’associations, dont le Comité Adama, et de maires de Seine-Saint-Denis se succèdent durant trois heures. Le discours de Bally Bayagoko est très attendu par la foule qui le réclame. Il commence par saluer tous ceux qui sont présents, « les syndicats, ceux qui résistent pour que l’éducation soit au cœur des préoccupations, (…) les élus de l’Assemblée nationale qui rendent coup pour coup pour empêcher les politiques inégalitaires, d’austérité et de régression, (…) les femmes, les mères, toujours en première ligne… ».
Le maire de Saint-Denis annonce « le top départ d’une dynamique qui ne va pas s’arrêter », appelant à se mobiliser d’ores et déjà pour la marche du 3 mai 2026 contre le racisme à Paris. Sous les applaudissements, il souligne l’urgence d’un rassemblement unitaire et républicain des forces de gauche, sans exclure celles qui reconnaissent s’être trompées, « si elles font la promesse de ne plus reproduire les erreurs du passé, (…) de renforcer la lutte antifasciste, anti-impérialiste et surtout antiraciste ».

Puis Bally Bagayoko appelle solennellement tous les élus des territoires qui portent cette « lutte impérieuse » à s’organiser en réseau « à mettre à l’agenda de leurs responsabilités une plate-forme de revendications et des mesures concrètes contre le racisme », pour les porter devant le Premier ministre.

Pour le maire de Saint-Denis, 2027 est « l’opportunité immense de se compter, (…) de dire qu’il y a ici en France des hommes et des femmes qui n’ont pas renoncé à résister ». Mais cette opportunité, dit-il, exige pour gagner, une union faite d’« un ensemble d’acteurs capables d’apporter une politique de rupture, en s’éloignant des pratiques qui font que l’extrême droite est à nos portes ».

Il s’adresse ensuite aux intellectuels, sociologues issus des sciences sociales, qui résistent : « Dites qu’à cet instant, ici, à Saint-Denis, ville des rois et des reines de France et du peuple vivant, nous avons lancé le top départ d’une insurrection, populaire, citoyenne consciente, déterminée qui fait une promesse : celle d’atteindre son objectif ultime (…), que l’égalité soit une réalité, de nous garantir, à la fois de veiller à nos enfants, que la question de la dignité soit traduite en actes, que la liberté soit en toutes circonstances (…). Nous ne reconnaissons que les humains et les citoyens que nous sommes. Que l’on soit juif, musulman, catholique ou sans appartenance [à un culte], nous sommes la France, nous la revendiquons. »

Bally Bagayoko représente la France populaire et métissée, celle qui souffre de l’abandon des pouvoirs publics et de l’État, la justice sociale et le vivre ensemble, en paix.

Le succès du rassemblement du 4 avril confirme sa capacité du nouveau maire de Saint-Denis à fédérer largement. Il affirme : « La lutte contre l’impérialisme et le racisme est une lutte que nous allons gagner. (…) La résistance, c’est quand on s’assoit, y compris devant les racistes : nous les regardons droit dans les yeux, avec un sourire particulier, et sincère à la fois, surtout déterminé, nous savons qui ils sont, ce qu’ils auront en tête, nous leurs disons que nous n’avons pas peur d’eux. (…) À chaque fois que l’on vous insulte, c’est car vous êtes sur le bon chemin. Résistance, résistance, résistance. »

Si Bally Bayakogo est détesté par ses opposants, il est, aussi et surtout, respecté et aimé au-delà de sa circonscription, car il tient les engagements pour lesquels il a été élu. Dans un paysage politique de gauche, divisé et peu engageant, sa parole, empreinte d’humanité, tolérante mais ferme, émerge et se répercute dans la presse au-delà des frontières. Bally Bayakogo incite la jeunesse défavorisée à se mobiliser pour son avenir, œuvre pour l’unité des forces de gauche, condition sine qua non pour remporter les élections présidentielles en 2027. Son parcours, son engagement, sa connaissance du terrain et son énergie redonne de l’espoir à ceux qui l’avaient perdu et qui voient en lui un esprit libre capable de relever les enjeux sociaux, à Saint-Denis – Pierrefitte, voire plus, de porter en leur nom un véritable projet pour le pays.

 

Au déferlement de haine, s’ajoute l’annonce de la manifestation du parti d’extrême droite, Parti de la France, samedi 11 avril sur le Parvis de la Basilique Saint-Denis, en ces termes, et pas des moindres, « pour rappeler que Saint-Denis reste une ville française, qu’elle ne doit pas devenir le laboratoire de l’islamo-gauchisme et de l’anti-France. ».

Plusieurs appels à rassemblement devant l’Hôtel de ville de Saint-Denis à 13 h ont été lancés pour protester contre la tenue de ce rassemblement, Bally Bagayoko ayant « prévenu la préfecture du risque important de tensions » que la manifestation du PNF pouvait engendrer. 

Sasha Verlei
Sasha Verlei journaliste
Journaliste, Sasha Verlei a de ce métier une vision à la Camus, « un engagement marqué par une passion pour la liberté et la justice ». D’une famille majoritairement composée de femmes libres, engagées et tolérantes, d’un grand-père de gauche, résistant, appelé dès 1944 à contribuer au gouvernement transitoire, également influencée par le parcours atypique de son père, elle a été imprégnée de ces valeurs depuis sa plus tendre enfance. Sa plume se lève, témoin et exutoire d’un vécu, certes, mais surtout, elle est l’outil de son combat pour dénoncer les injustices au sein de notre société sans jamais perdre de vue que le respect de la vie et de l’humain sont l’essentiel.