Nous publions cette tribune de la directrice du Centre International de Musiques Médiévales, à Montpellier (CIMM), dont la parole, singulière, fait écho à celle de nombreux acteurs culturels qui, sur les territoires, innovent, expérimentent et tissent du lien sans bénéficier de la reconnaissance ni du soutien à la hauteur de leur engagement.


 

À rebours des logiques dominantes, ces initiatives participent pourtant pleinement à la vitalité artistique et sociale de nos territoires. Mais à mesure que les moyens se concentrent sur des structures labellisées, c’est tout un écosystème discret mais essentiel qui se fragilise. Or, à trop couper les bourgeons des arbres qui poussent, il ne restera bientôt plus de fruits. Cette tribune appelle ainsi à repenser en profondeur les modèles de soutien à la création, pour préserver la diversité culturelle.

 

TRIBUNE

Quand la politique culturelle se replie sur elle-même : pour une véritable diversité des modèles.

En 2026, alors même que l’État affirme vouloir soutenir la création, l’innovation et la diversité artistique, un centre de musiques médiévales voit son soutien à la création supprimé par la DRAC Occitanie. La justification est désormais explicite : dans un contexte budgétaire contraint, « le cœur de la politique du ministère demeure structuré autour des scènes et structures labellisées ».

Ce raisonnement, en apparence pragmatique, appelle pourtant un débat de fond. Car il ne s’agit pas d’un simple arbitrage technique : il révèle un basculement silencieux du modèle culturel français.

La priorité donnée aux structures labellisées est ancienne et légitime dans son principe : elles assurent des missions essentielles de production, de diffusion et d’aménagement du territoire. Mais lorsqu’elle devient exclusive de fait, elle produit un effet inverse à celui affiché. Elle réduit la diversité des formes artistiques, fragilise les dynamiques d’innovation, et transforme les structures indépendantes en variables d’ajustement budgétaire.

C’est précisément ce que montre le cas du CIMM – Centre International de Musiques Médiévales, à Montpellier. Conçu comme un laboratoire de recherche-création, il associe artistes, chercheurs et artisans pour faire vivre un patrimoine musical comme un espace d’expérimentation contemporaine.

Ici, chaque euro public est directement investi auprès des artistes, des ensembles indépendants, des résidences de création, de l’éducation artistique et culturelle. Les frais de structure y sont réduits au minimum. Autrement dit : le financement public ne soutient pas une institution pour elle-même, mais un écosystème vivant de création, de transmission et de recherche.

Supprimer ce type de dispositif, ce n’est pas seulement « faire un choix ». C’est opérer un déplacement profond : des structures agiles vers des institutions lourdes ; de l’expérimentation vers la reproduction ; du risque artistique vers la sécurisation des modèles existants.

On objectera, comme le rappelle l’administration, que cette priorité « n’exclut pas la prise en compte de la diversité des acteurs ». Mais dans les faits, lorsque les moyens diminuent, la diversité devient la première victime. Car elle repose précisément sur des structures légères, coopératives, peu capitalisées — celles-là mêmes qui disparaissent en premier.

Le paradoxe est alors frappant : les politiques publiques valorisent dans leurs textes l’innovation, la coopération, l’ancrage territorial, l’éducation artistique et culturelle, la recherche de nouveaux publics — autant de dimensions incarnées par des structures comme le CIMM — mais les arbitrages budgétaires tendent à privilégier des modèles plus stabilisés, moins exposés, moins expérimentaux.

Ce décalage n’est pas seulement administratif. Il est politique.

Défendre les musiques médiévales aujourd’hui, ce n’est pas défendre un passé figé. C’est défendre un rapport au patrimoine comme bien commun vivant, traversé par les circulations culturelles, les altérités, les pratiques orales et les imaginaires partagés. C’est affirmer que la création ne naît pas uniquement dans les grandes institutions, mais aussi dans des espaces interstitiels, où se rencontrent artistes, chercheurs, artisans et habitants.

C’est aussi refuser une vision implicite du paysage culturel organisée en deux pôles : d’un côté, des institutions fortement dotées ; de l’autre, des formes émergentes ou précaires, sommées d’innover sans moyens durables.

Entre les deux, il y a pourtant un tissu essentiel : celui des structures de recherche-création, des ensembles indépendants, des dispositifs coopératifs. Ce sont eux qui expérimentent, qui prennent des risques, qui irriguent les territoires, qui inventent des formes nouvelles de relation entre art, savoir et société.

Ce sont eux que l’on fragilise aujourd’hui.

Il ne s’agit pas d’opposer les structures labellisées aux initiatives indépendantes. Il s’agit de rappeler qu’un écosystème culturel équilibré repose sur leur complémentarité réelle — et non sur une hiérarchisation implicite où les unes seraient structurellement prioritaires et les autres structurellement ajustables.

Oui, les contraintes budgétaires sont réelles. Mais elles ne sauraient exonérer de la responsabilité de débattre publiquement des choix opérés.

Faut-il continuer à concentrer les moyens sur un nombre restreint d’institutions, au risque d’appauvrir le tissu artistique dans son ensemble ? Ou faut-il inventer des critères de soutien capables de reconnaître pleinement les dispositifs de recherche-création, la mutualisation des ressources, et la contribution des structures indépendantes à l’intérêt général ?

À partir du cas du CIMM, c’est cette question qui est posée aujourd’hui.

Elle dépasse largement les musiques médiévales. Elle concerne l’avenir même d’une politique culturelle qui, si elle ne prend pas garde, pourrait se refermer sur ses propres structures au lieu de continuer à soutenir ce qui, précisément, la fait vivre : la diversité des formes, des pratiques et des imaginaires.

Gisèle Clément

Directrice-fondatrice du CIMM

 

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