La Ligue des droits de l’Homme a rendu public son rapport sur les entraves aux libertés associatives à Toulouse. Il est accablant pour le maire de droite, Jean-Luc Moudenc, qui administre la Ville depuis 2014. Un public nombreux et attentif était à l’écoute de la restitution, le vendredi 20 février à la Bourse du travail, un lieu historique de combat et de résistance.
Sous des airs débonnaires, « on lui donnerait le bon Dieu sans confession », dit de lui un opposant, se cache un premier magistrat qui voudrait mettre au pas le monde associatif, c’est ce qu’il ressort de l’enquête réalisée entre juin et décembre 2025 par une dizaine de bénévoles de la LDH avec l’aide de l’Observatoire national des libertés associatives et la coopération de cinq chercheurs et chercheuses en sciences sociales et en droit public.
Dans la postface du rapport, le sociologue Julien Talpin (1) écrit : « Toulouse, laboratoire d’un autoritarisme municipal ». Toujours selon la LDH, la préfecture 31 et d’autres institutions sont aussi à l’origine de certaines entraves. Plusieurs responsables associatifs ont refusé de témoigner par peur de représailles et d’autres ont accepté de le faire sous couvert d’anonymat (30 %). Sur la cinquantaine d’associations rencontrées par l’organisation, seules trente-quatre d’entre-elles ont accepté de témoigner. Nous avons sélectionné quelques exemples éclairants.
La mairie ne veut pas entendre parler de certains thèmes politiques
L’un des plus marquants est l’annulation, en janvier 2025, de l’exposition photographique de Médecins sans Frontières sur Gaza « We did what we could », « On a fait ce qu’on a pu » initialement programmée à l’espace Diversités et Laïcité, une salle municipale. La mairie a prétexté le « trouble à l’ordre public » pour censurer une expo qui retrace la guerre génocidaire d’Israël de 2023 à 2024 à travers le regard des personnels de MSF et de journalistes palestinien-nes.
Or, depuis le début de la guerre en Ukraine, la mairie de Toulouse a librement exprimé, dans l’espace public, son soutien à ce pays avec de grands panneaux ainsi que d’énormes calicots sur les murs en bord de Garonne. De même qu’elle a affiché, un peu partout en centre ville, les visages des otages israéliens.
Ces atteintes aux libertés d’expression touchent également Tactikollectif qui, dans le cadre de son festival Origines contrôlées, organise des débats publics autour des mémoires coloniales, celles de l’immigration, des mobilisations sociales et culturelles, etc. Alors qu’il n’y a pas de « débat partisan », la mairie empêche, en 2025, tout « débat politique » au centre culturel Ernest Renan implanté aux Izards, quartier nord de Toulouse.
Cette obstruction touche également le soutien à la cause palestinienne. Le Comité Palestine vaincra (audition le 14/10/2025) relate l’interdiction par le maire de Toulouse d’une rencontre-débat avec Mariam Abu Daqqa, membre du Front Populaire de Libération de la Palestine, le 16 octobre 2023 à la Maison de quartier de Bagatelle. Un courrier de Jean-Luc Moudenc, le 11 octobre 2023, demande l’annulation de cette réunion à la Maison de quartier de Bagatelle.
Pour le maire, « L’accueil de cette militante aux causes controversées ne manquerait pas, en toute hypothèse et plus encore dans le contexte que nous traversons depuis quelques jours, de présenter de forts risques de troubles à l’ordre public ». « En l’absence d’annulation par la Maison de quartier de Bagatelle et en responsabilité, Jean-Luc Moudenc sollicitera l’Etat pour interdire cette manifestation », pouvait-on lire dans les colonnes de La Dépêche (11/10/2023).
Quand un-e manifestant-e ne peut plus poser une pancarte à terre
Autre entrave, celle du droit de manifester. Chaque dernier mardi du mois, le Cercle du Silence organise un rassemblement, place du Capitole, exprimant son opposition à l’enfermement des étrangers sans papier dans les centres de rétention administrative. Depuis 2007, cela ne posait aucun problème mais en novembre 2024, la préfecture lui demande d’effectuer une demande d’autorisation d’occupation du domaine public auprès de la mairie (Audition du 7/10/2026).
Le 23 novembre 2024, par mail, le Cercle du silence fait donc une demande d’autorisation à la mairie d’occupation du domaine public sans recevoir de réponse pendant deux mois pour au final recevoir un refus en février 2025 de la direction du pôle événementiel de la mairie : « nous avons bien pris en compte votre déclaration pour une manifestation revendicative. Toutefois, la direction de l’événementiel, via son service Sûreté Sécurité, vous informe qu’elle émet un avis défavorable à l’implantation de tout aménagement sur le domaine public (barnums, tables, chaises, chevalets…) dans le cadre de manifestations revendicatives. En cas d’infraction, l’organisateur s’expose à une verbalisation par les services de la police municipale ». La LDH s’interroge sur la légalité d’un tel acte. En quoi la pose de pancartes, à distance sur des chevalets, censées informer les passant-es des raisons du rassemblement créérait-elle une gêne ? En réalité, c’est le fond qui dérange, l’arbitraire devient la règle et la peur paralyse l’action.
Le Comité vérité et justice pour Bilal en a fait l’amère expérience. Ses militant-es luttent pour que toute la clarté soit faite suite à la mort de Thibault Weninger, dit Bilal, après une chute de scooter, le 24 janvier 2025, dans des circonstances impliquant la police municipale et nationale. Le Comité décide d’organiser une manifestation le 5 avril. Deux jours avant, le 3 avril, M. Moudenc rédige un tweet sur X accusant d’agitateurs un collectif qui soutient leur comité et la préfecture publie un communiqué de presse. Suite à ce tweet, plusieurs associations et habitant·es ne veulent plus s’afficher par crainte de représailles (dépôt de plainte, risque de suspension de subvention…) et ne participent pas à la manifestation du 5 avril. S’ensuit le refus d’un commerçant de relayer un appel à soutien. Deux cent personnes manifestent le 5 avril alors qu’elles étaient cinq cent à la marche blanche précédente. Le Comité installe une table, deux fois par semaine, à proximité du marché de Bagatelle afin de sensibiliser les habitant-es et recuellir des témoignages, la deuxième semaine, la police municipale a évacué les soutiens en les verbalisant sur les ordres de sa direction (la mairie-NDLR).
Les sanctions tombent lorsqu’une association ose se défendre
C’est le cas de France Nature Environnement à qui Toulouse métrople a coupé les subventions parce qu’elle mène des actions contentieuses contre le projet de Tour Occitanie ou encore l’association Les Toulousains de Toulouse dont la subvention a été coupée en deux en raison du recours contre un projet immobilier à La Grave porté par le promoteur immobilier Kaufmann et Broad. Le même sort que le journal de quartier Reynerie Miroir a subi avec la réduction de ses subventions de moitié et la mise à la porte du local. Le maire n’avait jamais eu à se plaindre du contenu des écrits jusqu’au jour où des articles critiques sur le programme de renouvellement urbain lui ont déplu. Son manque de loyauté est reproché au journal. Qui répond :« Notre loyauté, nous la devons avant tout aux habitant-es de la Reynerie, en publiant leurs paroles sans les censurer, dans la mesure où elles ne créent pas de trouble à l’ordre public. Le principe du contradictoire réside dans le droit de réponse qu’aucun des partenaires cités par le Maire n’a utilisé. La seule réponse a été la sanction ! ».
Quant au Comité de quartier Papus-Tabar-Bordelongue qui demandait la suspension du permis de construire d’un projet de résidentialisation de Toulouse métropole habitat (TMH), il a dû renoncer, sous la pression des habitant-es, à contester la décision au tribunal administratif. TMH avait envoyé un courrier aux locataires de Papus faisant porter la responsabilité de la suspension des travaux au Comité. Son président, Benoit Cazals rapporte les propos du bailleur TMH : « Quand on est en guerre, il n’y a pas de cadeau ».
Cinquante-six ans de pouvoir de la droite à Toulouse, avec une brève alternance en 2008-2014 (2), enkystent et sclérosent des pratiques politiques qui, dans un contexte national de détérioration des libertés, conduisent à une répression qui ne dit pas son nom (3).
Piedad Belmonte
- Il est directeur de recherche au CNRS. Ses recherches portent sur la participation politique et l’engagement dans les quartiers populaires. Il est notamment l’auteur de L’épreuve de la discrimination (Puf, 2021) et, plus récemment, de La France, tu l’aimes mais tu la quittes (Seuil, 2024).
- Pierre Cohen, socialiste, devient maire de Toulouse avec la liste PS-Verts-PCF-PRG-MRC.
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Désormais, l’extrême droite n’en a pas l’exclusivité.







