Une tornade, dans Occupations, de Séverine Chavrier aux 13 Vents à Montpellier. Un zéphyr, dans 5 secondes, de la Montpelliéraine Hélène Soulié. La question du genre souffle sur les scènes. Cette question est celle, pour tout un.e chacun.e, d’interpréter des partitions de comportements socialement et culturellement construits. Interpréter ? C’est tout le mouvement des corps sur les plateaux


 

Franchement, on a peiné pendant une bonne première heure, en découvrant la pièce Occupations, de Séverine Chavrier, sur le plateau du Théâtre des Treize vents à Montpellier. C’est qu’il faut y faire le deuil de toute linéarité dans le propos. La fragmentation, le collage, la juxtaposition, voire la collision, en sont les modes de construction. C’est toute une provocation de heurts et de suspensions, d’arrêts et de relance, retournements et recouvrements, saillies et micro-actions. Le regard spectateur s’y voit refuser tout confort de compréhension narrative.

A la source de sa démarche, la directrice de la Comédie de Genève puise au texte L’occupation de Annie Ernaux. La prix Nobel y questionne les paradoxes de la passion amoureuse. Si incisive soit-elle, ses références sont celles d’un féminisme quand même un peu ancien. Il faut donc prêter toute attention à la façon qu’a Séverine Chavrier de poser un « s«  final au titre de sa pièce. Occupations donc. Un autre monde. Un monde neuf. Les deux heures de sa production en scène libère une extraordinaire profusion des multiples.

Cet emballement scénique se saisit de la révolution des désirs et rapports amoureux au sein d’un jeune monde queer, qui réinvente toutes les relations, dans le chaos critique du post Me#Too, dans le tumulte des fluidités du genre, leur trouble, le rejet de toute fixité binaire. On craignait un peu quand même : bardé de références (projection de citations des théoriciennes faisant autorité, Butler, Preciado, Haraway, l’autorité est toujours un problème), cet univers queer se passionne pour la déconstruction des assignations et dominations véhiculées par le langage. C’est politiquement juste. Mais cela, au point de déboucher parfois par une rigidification disciplinaire d’un néo-langage, tout corseté de principes, d’interdits et d’injonctions.

Au contraire de quoi, la pièce de Séverine Chavrier, avec ses quatre jeunes interprètes indisicplinaires, en danse, théâtre, cirque, performance, dégagent un mouvement irrépressible. Révolutionnaire ? Une tornade en tout cas. Après une heure d’errement inquiet, on s’est résolu à capter que l’effondrement généralisé des repères est justement le moteur de la performance. Et rarement on fait l’expérience d’une telle adéquation entre fond et forme.

La forme ? Elle recourt aux sonorisations radicalement électroniques, à l’auto-filmage de tous les instants, au morphing des physionomies par filtrage vidéo, à l’indécision publique des espaces domestiques – saturés de marchandise, dans une droguerie-buanderie hybridée de salon-librairie. Cela dans une cage scénique, en partie hermétique aux regards, intensifiant la quête scopique sur une chavirement performatif. Rapport de contorsion entre le caché et le révélé.

Au total : des dizaines de personnages incessamment en mutations, percutés dans autant de situations, souvent crues, pourquoi pas sulfureuses, interrogent un stock inépuisable de relations de domination, opérations d’assignation, audaces d’émancipation, sans craindre l’embarras de l’exploration des corps, des questions d’enfance, des identiutés brouillées, des élaborations fétichistes, des surveillances récusées et autres transmissions entre générations. Un foisonnement.

C’est tout un étourdissement, déterminé à la critique et à l’expérimentation des agencements sans limites, justement permises par l’approche en termes de genre : dans cette sexualité toute autre, poly-amoureuse, rebelle à l’ordre des dominations, c’est le refus de la fixité, c’est la conviction que tout n’est que partitions offertes à d’innombrables interprétations, qui finit par déclencher la tornade dramaturgique. Celle des jeunes vies.

Le public d’Occupations est disposé en bi-frontalité de deux gradins de part et d’autre de la cage de scène. Cage, dit-on ? En effet, l’action s’y déroule comme dans un laboratoire sous surveillance. Et ce dispositif sous pression excite la réflexion critique sur ce point que la grande expérimentation queer pourrait se confiner dans un micro-milieu addict de micro-politiques, ne touchant qu’à son cercle relationnel auto-sélectif. Cette critique lui est souvent adressée, par qui se pense plus sérieusement révolutionnaire.

Or les spectateurs ne découvrent leur disposition bi-frontale – finalement pas si rare – qu’à la toute fin du retour de l’éclairage, côté salle. Cet effet de révélation tardive, est, lui, rare. Il signale un moment d’interpellation faite au public, finalement rappelé au questionnement, comme stupéfait, de ce qu’il a cru voir, en interprète d’un monde intégralement tissé de représentations. Au moment de se lever de son siège, on y sent comme un appel à soulèvement. Au moins celui des manières de voir. Ce qui ne compte pas pour rien.

 

5 secondes, mis en scène par Hélène Soulié d’après le texte de Catherine Benhamou. Photo Jean Christophe Sirven

 

Des fois on se trompe. Et c’est tant mieux, pour bouger dans ses idées. Dès le lendemain d’Occupations, on se rendait au Théâtre Jérôme-Savary, à Villeneuve-les-Maguelone. On avait capté la résonance féministe à attendre de la pièce 5 secondes. Son texte, par Catherine Benhamou, est d’ailleurs publié aux Editions des femmes – Antoinette Fouques.

Quant à sa metteuse en scène, la Montpelliéraine Hélène Soulié, on la sait figure de proue des nouveaux féminismes impliqués sur le plateau. On se souvient du grande déménagement du cycle MADAM, heurtant toutes les conventions de la représentation théâtrale traditionnelle, qui bravait tous les défis théoriques du moment. Un parcours également marqué par les rendez-vous des Fabuleuses, qui virent des femmes artistes prendre en charge l’agitation civique de l’ activisme intellectuel.

On allait voir ce qu’on allait voir. Or on verra tout autre chose. Tout en délicatesse. Tout en paradoxes aussi. Là encore sur le fil du genre. Mais juste vibrant dans un souffle de zéphyr. Sujet fort, néanmoins, que celui de 5 secondes. Tiré d’un fait divers réel. A un arrêt en station d’un R.E.R., une maman descend avec son nourrisson. Un passager l’aide. Le voici un instant avec le bambin dans ses bras. Mais là, stupeur. N’en pouvant plus, la femme remonte dans la rame, qui démarre.

Elle a confié son enfant. Tout le texte de la pièce est le monologue qui s’ensuit. Monologue de ce père d’emprunt de hasard, qui cherche ce qu’il pourrait expliquer à l’enfant, de cette situation. Voilà matière à une intense introspection, questionnement de sa propre masculinité, réflexion sur les rôles parentaux, supputations sur l’errance de cette mère en grande difficulté, et mises en doutes des réquisits sociétaux, institutionnels.

Bref, tout cela peut s’aborder en termes de révolution dans les questions du genre. Mais sur le plateau, en rien n’en découle une révolution théâtrale. Il y a là un texte, principalement un texte, de parfaite intelligibilité, sonnant clair, pour conduire une instrospection critique, tout en délicatesse attentive. Et il y a donc un seul en scène, interprété par le comédien Maxime Taffanel, comme occupé à un ouvrage d’orfèvrerie. La pièce s’émaille d’un jeu musical subtil sur un clavecin, aux fines sonorités grêles et aériennes. Elle s’attendrit aussi par l’apparition d’une marionnette, qui permet au protagoniste de redéployer la présence imaginaire de son partenaire enfantin.

Sauf. Sauf qu’à ce jeu merveilleusement subtil et ciselé, un élément intrigue. Pour incarner cet emblême d’homme gentil, disponible au sûr de rien, bricolant sa douce présence, la metteuse en scène Hélène Soulié s’est tournée vers ce colosse physiquement impressionnant qu’est Maxime Taffanel. Tout en quintal de muscles, barraqué. Oui mais encore. Il y a lieu de se souvenir que ce jeune artiste est le fils de deux artistes chorégraphiques, ses parents Denis et Jackie Taffanel. Il a été biberonné de questions et d’attitudes de danse.

Tant et si bien qu’on se rappelle alors que les questions du genre sont bien celles de la production des corporéités. Des corps en mouvements. Et qu’ici leur trouble est celui d’une tendresse d’homme blessé, affrontant les violences symboliques qu’ont criées une femme qui n’en pouvait plus d’interpréter la partition attendue d’une mère qui devrait toujours savoir y faire. Lui ne sait guère. Mais il essaye. Il y vibre de tout son corps. Et c’est bouleversant.

Gérard Mayen

Photo 1  Occupation mise en scène Séverine Chavrier. Crédit Photo Zoé Aubry

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Gérard Mayen (né en1956) est journaliste, critique de danse, auteur. Il est titulaire d'un master 2 du département d'études en danse de l'université Paris 8 Saint-Denis-Vincennes. Il est praticien diplômé de la méthode Feldenkrais. Outre des chroniques de presse très régulières, la participation à divers ouvrages collectifs, la conduite de mission d'études, la préparation et la tenue de conférences et séminaires, Gérard Mayen a publié : De marche en danse dans la pièce Déroutes de Mathilde Monnier (L'Harmattan, 2004), Danseurs contemporains du Burkina Faso (L'Harmattan, 2005), Un pas de deux France-Amérique – 30 années d'invention du danseur contemporain au CNDC d'Angers(L'Entretemps, 2014) G. Mayen a longtemps contribué à Midi Libre et publie maintenant de nombreux articles pour"Le Poing", Lokko.fr ... et Altermidi.