On n’en finira jamais : comment définir à coup sûr ce qui serait un mouvement de danse, par opposition à un mouvement qui ne serait pas de danse ? Questions et observations à partir de quelques spectacles de danse — et pas que — vus récemment à Nîmes et à Montpellier.
Intuitivement — voire paresseusement — on pensera à un mouvement particulièrement travaillé et profilé. À un mouvement plein de charge intentionnelle. À un mouvement hors du commun. À un mouvement riche de portée expressive. Quoi d’autre encore ?
À Montpellier, trois jeunes artistes viennent de jeter un pavé dans ce marigot des conventions. Ou plutôt : de se tourner vers un horizon radicalement autre. Mariana Viana, Anat Bozak et Daniel Lühmann montraient récemment un essai en voie de finition de leur pièce Matière grise. Cela se passait dans le studio de Mathilde Monnier, qu’abrite le tiers-lieu de la Halle Tropisme. La célèbre chorégraphe y accueille de jeunes artistes en résidence.
Quand Mathilde Monnier dirigeait le Centre chorégraphique national de la capitale languedocienne, elle y avait créé la formation « exerce ». Totalement singulière, expérimentale, cette filière a initié une génération d’artistes auteur.ices, œuvrant aux franges de la performance et de l’indisciplinarité, au fait des recherches scéniques les plus actuelles. C’était l’inverse d’une fabrique de danseurs exécutants à la chaîne, comme on craint dorénavant qu’« exerce » le redevienne, sous la nouvelle direction de l’Agora de la Danse montpelliéraine, héritière des conceptions de la vieille Jeune danse française.
Le trio de Matière grise paraît typique des audaces conceptuelles permises par « exerce ». Découvrir Matière grise paraît aujourd’hui un luxe hors du temps. Pourquoi tant d’enthousiasme ? Revenons-en à nos doutes sur l’essence supposée d’un mouvement de danse. Nouvelle proposition : un mouvement de danse relèverait d’une intensification rythmique, généralement synonyme d’une accélération et amplification temporelles, qui emportent.
C’est ce que vient contredire frontalement Matière grise. La mise en œuvre de cette pièce est pourtant très spectaculaire à l’œil. Richement costumés, les trois performeur.euses sont installé.e.s autour d’une table d’abondances. On croirait à quelque tableau de cour, baroque sans retenue, maquillé, perruqué, lustré, doré, en même temps que teinté du fantastique de matières intrigantes, visqueuses, fondantes, subtilement dégoulinantes, aux teintes troublantes, quelque part entre le volcanique et le pétrolifère.

La puissance de cet impact visuel entre en abyme avec la rareté radicale de l’action qui s’engage, à peine perceptible. C’est avec une lenteur extrême que les trois convives exécutent les gestes attendus au cours d’agapes. Ce ralentissement absolu laisse aux matières le temps de décomposition spontanée de leurs formes, par ramollissement, dilution, lent écoulement. Le regard spectateur peut s’éberluer devant le minimalisme de ce goutte à goutte visuel. À peine une variation dans le blanc d’un œil se met à scintiller avec l’intensité fabuleuse d’un diamant.
Ce festival de l’infime renvoie la spectatrice, le spectateur à une suractivation paradoxale : devant tant de vide, devant tant de raréfaction rythmique, en proie à ce ralentissement absolu, il ne reste qu’à se demander, passionnément, ce qui est en train de nous arriver. À quelle expérience est-on en train de participer ? Il y a densification d’un temps étiré aux limites, ivresse de condensation dans l’instant cristallisé, et branchement sur un état fusionnel global de la matière. Absolue liberté de ne pas être saisi par une injonction rythmique coercitive. Par contraste avec les esthétiques syncopées, ultra-accélérées d’Instagram, Matière grise offre un îlot de résistance extrême, état de présence pure, que rien ne pourrait prétendre posséder.
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Très, très curieusement, on n’opposerait pas totalement Matière grise et Mycelium, une autre pièce vue récemment à Montpellier dans le cadre de la saison de l’Agora Danse. Or, pour Mycelium, on se retrouve parmi les presque deux mille spectateurs vieillissants du monumental Opéra Berlioz du Corum de Montpellier, son plateau géant, sur lequel évolue le super-effectif de vingt danseuses et danseurs du Ballet de Lyon, avec tout ce que cela signifie d’irréprochable démonstration d’excellence virtuose. Bref : l’inverse des valeurs cultivées à « exerce ». Avec pareil déploiement de moyens, Mycelium aurait tout pour simplement épater le bourgeois. Sauf.
Sauf que ce titre, Mycelium, renvoie quand même à d’obscures trames organiques souterraines. Et que, sur le plateau, c’est bien un principe, sinon minimal, du moins répétitif, que le chorégraphe grec Christos Papadopoulos s’est ingénié à orchestrer. Tels de vagues stylets happés dans une brise légère, les corps dansants essaiment dans une conjonction indéfiniment reproduite d’apparitions, appariements, combinaisons, substitutions, effacements, de petits pas glissés, juste latéraux, et bras doucement balancés en gravitations, comme boudant tout désir d’accentuation.
Ainsi tout se saisit par le vide autant que par le plein, par l’entour autant que par le centre, l’amalgame plutôt que l’affichage. Certes, la sonorisation électronique tend vers une patiente amplification de puissance ascendante, mais au final la pièce a l’élégante intelligence de se résoudre dans la dissolution d’un dernier effacement évanescent, comme au sortir d’un songe, sans rien de l’acmé orgasmique obligé, qu’il aurait été à craindre et à prévoir.
Remarquons qu’une part considérable du public a tenu à saluer très chaleureusement pareille esthétique, qui pourtant ne se capte pas si facilement, puisque travaillée par une rétention déceptive. On a trouvé quelque chose de rassurant à cet accueil, plein de maturité.
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Et le flamenco dans tout ça ? Que penser de cet art qui s’affiche au comble d’une authenticité pleine de sèche aridité, mais pourtant corseté de codifications, et outré de surjeux expressionnistes ? Que penser de ses capacités d’actualisation ? On attendait pas mal de La confluencia, de Rafaël Estévez et Valeriano Peña, en clôture de l’irréprochable Festival flamenco de Nîmes.

Cette pièce a la singularité d’engager exclusivement cinq danseurs masculins sur le plateau. On ne sache pas que le flamenco soit précisément préoccupé par le questionnement des performances de genre. D’où une attente dans ce cas. Mais rien. Il ne se passe rien à ce propos dans La confluencia. Cinq mecs. Point-barre. En revanche, on remarque la présence, parmi les cinq interprètes, d’un corps à la morphologie atypique. Mais là encore, il ne se passe quasiment rien que l’étalage des bons sentiments qui se contentent de montrer qu’on peut être en surpoids et bien danser ; sans plus de mise en tension que cela. Si bien qu’il ne reste à La Confluencia que l’appauvrissante perspective de céder à la reproduction, du reste assez médiocre et forcément ennuyeuse, des codes rebattus.
Autre déception, cette fois au Théâtre Jean-Claude Carrière de Montpellier, avec le duo No, pourtant interprété par une paire de haut vol : Irene Tena et son partenaire Albert Hernandez. Peut-être auraient-ielles pu s’abstenir de rechercher le conseil artistique de Marcos Morau, ce chorégraphe qu’on dit contemporain, et qui rafle les succès internationaux en assénant les surcharges symboliques d’un improbable siècle d’or. Dans No, il en découle un flamenco qui fraye son désir de renouvellement sur la pente encombrée de la surcharge expressive d’une théâtralisation du geste, qui accable le sens, sans rien éclairer.
La surprise éblouie est finalement venue de ce qu’on ne pensait pas pouvoir désigner comme danse : soit le concert de Miguel Poveda au Théâtre de Nîmes. Lequel est certes généralement considéré comme le plus brillant sujet masculin du chant flamenco actuel. D’une masculinité généreuse et enjouée, déliée et affranchie du cliché hiératique et anguleux du super-mâle impérieux, Poveda transporte une puissance vocale intégralement corporelle, modulée en danseur de sa présence, qu’il connecte avec la justesse effervescente des musiciens qui l’accompagnent, faisant intégralement corps de complicité avec son auditoire. En quoi on se dit qu’en parlant de chant, la danse pourrait être une question de mise en circulations avant toute chose.
Gérard Mayen
Photo 1. Mycelium, de Christos Papadopoulos. Crédit photo







