Toutes les semaines depuis Novembre 2023 les équipes soutenues par l’ UJFP et coordonnées par Abu Amir dans les camps de déplacé.e.s de la bande de Gaza rendent compte de leurs actions que l’on pourrait trop facilement qualifier simplement d’humanitaires, certes déjà essentielles, mais qui vont bien au-delà. altermidi relaie ces actions qui redessinent politiquement les formes vitales de l’existence humaine ; développer et mettre en œuvre des pratiques collectives solidaires qui mettent à bas le suprématisme et l’inégalité des vies, pour refaire civilisation !


Depuis Mai 2024 c’est le soutien psychologique pour les femmes qui a été mis en œuvre comme une des bases prioritaire de la résistance, lutter contre la désintégration personnelle et familiale : des outils psychologiques capables de protéger les femmes et par là la structure familiale. Actuellement ce ne sont pas moins de trois ateliers différents, chaque semaine, qui sont en place soit dans un camp soit dans une nouvelle salle dédiée en priorité à cette activité créée au sein du siège du P.O.D ( organisation palestinienne pour le développement) dans la région de Deir Al-Balah, où intervient l’équipe de l’UJFP. Un extrait des trois ateliers dans la semaine du 5 au 10 Janvier 2026

 

 

L’espoir et la gestion du stress : des actes de résistance

 

Premier atelier: espoir au milieux des décombres

Dans les camps de déplacement temporaire à l’ouest de la ville de Gaza, où l’odeur de la poussière se mêle au poids d’une mémoire lourde, les femmes vivent l’une des expériences humaines les plus dures de l’époque contemporaine. Au camp d’Al-Sarayya, les tentes dressées comme des solutions provisoires ne protègent ni du froid ni de la peur. Les femmes s’y assoient, portant dans leur poitrine des récits de déplacement, de deuil et d’angoisse permanente face à l’avenir, tout en faisant preuve d’une capacité exceptionnelle à survivre.

L’équipe de l’ UJFP a mis en œuvre une séance de soutien psychosocial dédiée aux femmes du camp d’Al-Sarayya, à l’ouest de Gaza, sous un titre hautement symbolique Espoir au milieu des décombres . Trente femmes déplacées y ont participé, réunies dans un espace modeste qui s’est transformé, grâce à l’interaction humaine, en une oasis de sécurité temporaire. L’atelier visait à renforcer la résilience psychologique et à aider les participantes à transformer les sentiments de tristesse, de colère et d’impuissance en une énergie expressive capable de créer un équilibre intérieur et de redécouvrir les sources de force qui leur ont permis de tenir jusqu’à présent.

Chaque femme était invitée à se présenter par un mot exprimant son état du jour. Les mots ont varié entre fatiguée, nostalgique, résistante et apeurée, mais ils convergeaient tous vers un même sentiment : le besoin d’être entendue.


Cet exercice a ouvert la voie à la première activité intitulée
Mon histoire au cœur des décombres, où les femmes ont disposé d’un espace libre pour raconter leurs expériences de déplacement, de perte de leurs maisons et de recherche quotidienne de sécurité pour leurs enfants.

L’une des participantes, mère de cinq enfants, a parlé en regardant le sol :« Je pensais être la seule à m’être effondrée, mais en entendant les récits des autres, j’ai senti que ma douleur était comprise et que ma faiblesse n’était pas une honte. »
Une autre a déclaré en désignant les tentes autour d’elle :« Tous ces décombres ont emporté nos maisons, mais ils n’ont pas pris notre capacité à parler aujourd’hui. »
Une femme âgée a longtemps attendu avant de prendre la parole, « Mon silence était plus lourd que la perte de la maison, et aujourd’hui j’ai l’impression que mon cœur respire à nouveau. »

La deuxième activité, Voir le vert dans le gris, un exercice mental profond centré sur la réorientation de l’attention vers les bienfaits encore présents et les petites possibilités existantes. Les femmes ont été invitées à penser à une seule chose qui leur donne un sens ou un espoir, aussi simple soit-elle. L’une d’elles a dit :« Je planterai une petite plante devant ma tente, pour me rappeler que la vie peut renaître. » Une autre a ajouté : « Mon espoir est de voir mes enfants rire, même au milieu de cette destruction. » Ces instants ont redéfini l’espoir comme une pratique quotidienne plutôt qu’un rêve lointain.

La séance s’est conclue par l’activité Nous sommes la force, au cours de laquelle les femmes ont été encouragées à construire de petits réseaux de soutien au sein du camp, fondés sur l’écoute, l’entraide et le partage quotidien. Les participantes ont ressenti qu’elles n’étaient pas seules et que la solidarité féminine pouvait constituer la première ligne de défense contre l’isolement et la dépression.

 

Deuxième atelier: Gestion du stress, compétences de résilience face à la tempête

La séance de soutien psychologique intitulée Gestion du stress : compétences de résilience face à la tempête, organisée dans la salle de soutien psychologique de l’UJFP, créée au sein du siège du P.O.D ( organisation palestinienne pour le développement) dans la région de Deir Al-Balah. Cette séance constitue la deuxième activité mise en œuvre dans cette nouvelle salle depuis sa création. Elle a ciblé dix-huit femmes déplacées du camp d’Al-Durra. Cette séance a offert un espace différent de la réalité du camp : un espace de sécurité et d’intimité qui a permis aux femmes de s’arrêter un instant, de respirer loin du tumulte des tentes, et de renouer avec leurs émotions, à l’écart de la pression des rôles quotidiens….

Première activité : le rythme du calme

Au début les femmes ont participé à une expérience visant à apaiser le système nerveux. Des techniques de respiration profonde ont été combinées à des mélodies douces. Les participantes se sont assises dans une position confortable, ont fermé les yeux et ont commencé à suivre leur respiration, inspirant et expirant. À chaque souffle, les signes de tension diminuaient progressivement. Ensuite, il leur a été demandé de chanter collectivement des chansons calmes et familières. De nombreuses participantes ont exprimé que le chant leur avait procuré un sentiment de soulagement et de cohésion collective.

Deuxième activité : l’élan de l’esprit

La salle s’est transformée en un espace de mouvement et de joie. Des balles et des ballons ont été utilisés dans des jeux collectifs dynamiques visant à libérer les énergies négatives accumulées dans le corps. Les femmes ont commencé par gonfler les ballons comme si chacune y déposait les pressions accumulées, puis elles ont participé à des jeux impliquant le passage des balles, les sauts, le mouvement et le rire. « Lorsque j’ai gonflé le ballon, j’ai senti qu’il représentait toutes les pressions dans ma poitrine, et quand nous l’avons fait éclater, j’ai ressenti un grand soulagement, comme si je m’étais débarrassée d’un poids qui m’empêchait de respirer. Jouer avec les balles m’a rendu un rire que j’avais perdu depuis le premier jour de mon déplacement. »

Troisième activité : l’écho des émotions

Les femmes se sont assises en cercle et un espace d’expression psychologique s’est ouvert. Les participantes ont partagé leurs émotions et leurs histoires liées au stress, à l’irritabilité et au long silence. Elles ont parlé du sentiment de solitude au sein du camp. L’une des femmes a raconté son expérience en disant : « Je pensais que mes problèmes n’intéressaient personne, et cela me rendait toujours irritable. Mais la musique et les échanges d’aujourd’hui m’ont fait sentir que je ne suis pas seule, et j’ai appris que partager la douleur n’est pas une faiblesse, mais un traitement. »

L’équipe de l’UJFP a réussi à transformer la salle en un espace sûr de guérison psychologique, redonnant aux femmes confiance en leur capacité à gérer leur monde intérieur malgré la dureté des conditions extérieures.`

 

Troisième atelier : L’auto-soins, permettre de retrouver l’équilibre intérieur

La réalité des camps de déplacé.e.s pour les femmes devient encore plus dure lorsque la femme est mère d’un enfant en situation de handicap, comme c’est le cas pour la majorité des participantes à cette séance : des mères d’enfants sourds qui ont besoin de soins particuliers, d’une communication différente et d’un accompagnement accru, alors même que les conditions du camp ne sont pas adaptées à la santé, à l’éducation ou à l’intimité. La mère se transforme alors en traductrice permanente des émotions de son enfant, en gardienne constante de sa sécurité, en infirmière et en guide à la fois, sans trouver un seul espace pour se demander : Et moi… qui prend soin de moi ?

L’importance des programmes de renforcement de la santé mentale des prestataires de services et des femmes de la province du Centre, mis en œuvre par l’UJFP dans le cadre de ses interventions continues de soutien psychosocial. La séance a ciblé 16 femmes déplacées du camp « Atfaluna » pour enfants sourds, envoyant un message clair : prendre soin de sa santé mentale n’est pas un luxe à remettre à « plus tard », mais une nécessité de survie, surtout à une époque où les nerfs sont épuisés comme le sont les ressources.

L’autosoins : retrouver l’équilibre intérieur

La première question posée aux femmes fut : « Que comprenons-nous par le terme autosoins ? » Les réponses, hésitantes, ont révélé une réalité partagée : la plupart d’entre elles se placent en dernier sur la liste des priorités et ressentent de la culpabilité à l’idée de se reposer, comme si la fatigue était un destin immuable qu’il serait interdit de briser. Cette croyance a été déconstruite pas à pas : l’autosoins correspond au « minimum de soin envers soi-même afin de rester capable de continuer ». Ce n’est pas de l’égoïsme, mais une responsabilité, car une mère qui s’épuise jusqu’à s’éteindre ne peut offrir la sécurité à ses enfants.

Seulement une permission intérieure : reconnaître que le repos est un droit, que le rire n’est pas une trahison de la douleur, et que respirer profondément n’est pas un luxe, mais un acte de sauvetage. Un lien direct a été établi entre le calme de la mère et la stabilité de l’enfant, en particulier de l’enfant sourd, très sensible aux signaux non verbaux : si la mère tremble intérieurement, l’univers de l’enfant tremble avec elle ; si elle s’apaise l’enfant ressent une sérénité que les mots ne peuvent expliquer. »

Il est vraiment difficile de choisir et de transmettre des extraits de ces compte rendus tant ils rendent compte d’une force collective qui dit pour toutes ces femmes «  Nous sommes encore en vie ». Que les thèmes développés soient le mouvement une bénédiction de l’âme, la confidence des coeurs , les mélodies de la relaxation ou quand l’intérieur s’embrase, apaiser la colère et protéger la famille de l’incendie, le programme « Renforcement de la santé mentale des prestataires de services et des femmes » montre comment l’équipe de l’UJFP a réussi à transformer la salle en un véritable « espace de guérison » : un lieu où les femmes ont pu rire sans crainte, élever la voix sans gêne, se souvenir de leur enfance sans culpabilité, et sortir non comme des victimes d’une réalité dure, mais comme des femmes reprenant pas à pas leur droit à la vie.

« L’endroit est vraiment beau, il nous a rappelé le passé et nous a permis de sortir de l’atmosphère des tentes où nous sommes confinées depuis longtemps, même l’escalier que nous avons monté nous a fait revivre les souvenirs de nos maisons perdues, nous aimerions que vous organisiez toujours des séances dans ce lieu beau et spacieux. »

Le soutien psychologique est en première ligne pour protéger une population de la désintégration, tous les films récents sur le génocide à Gaza et l’apartheid en Cisjordanie le racontent et l’affirment dans leurs récits. Cette forme de résistance et de dignité est une leçon de vie pour toutes et tous.

Abu Amir et Brigitte Challande

Avant de quitter cette page, un message important.

altermidi, c’est un média indépendant et décentralisé en régions Sud et Occitanie.

Ces dernières années, nous avons concentré nos efforts sur le développement du magazine papier (13 numéros parus à ce jour). Mais nous savons que l’actualité bouge vite et que vous êtes nombreux à vouloir suivre nos enquêtes plus régulièrement.

Et pour cela, nous avons besoin de vous.

Nous n’avons pas de milliardaire derrière nous (et nous n’en voulons pas), pas de publicité intrusive, pas de mécène influent. Juste vous ! Alors si vous en avez les moyens, faites un don . Vous pouvez nous soutenir par un don ponctuel ou mensuel. Chaque contribution, même modeste, renforce un journalisme indépendant et enraciné.

Si vous le pouvez, choisissez un soutien mensuel. Merci.

Brigitte Challende
Brigitte Challande est au départ infirmière de secteur psychiatrique, puis psychologue clinicienne et enfin administratrice culturelle, mais surtout activiste ; tout un parcours professionnel où elle n’a cessé de s’insérer dans les fissures et les failles de l’institution pour la malmener et tenter de la transformer. Longtemps à l’hôpital de la Colombière où elle a créé l’association «  Les Murs d’ Aurelle» lieu de pratiques artistiques où plus de 200 artistes sont intervenus pendant plus de 20 ans. Puis dans des missions politiques en Cisjordanie et à Gaza en Palestine. Parallèlement elle a mis en acte sa réflexion dans des pratiques et l’écriture d’ouvrages collectifs. Plusieurs Actes de colloque questionnant l’art et la folie ( Art à bord / Personne Autre/ Autre Abord / Personne d’Art et les Rencontres de l’Expérience Sensible aux éditions du Champ Social) «  Gens de Gaza » aux éditions Riveneuve. Sa rencontre avec la presse indépendante lui a permis d’écrire pour le Poing et maintenant pour Altermidi.