Alors que la défiance envers les médias demeure élevée, le 39ᵉ Baromètre La Croix–Verian–La Poste révèle des attentes précises des citoyen.ne.s et des journalistes. Fiabilité, indépendance, protection des libertés fondamentales de la presse : autant de leviers ignorés par une réponse politique ambiguë face aux défis de la désinformation.
La confiance des Français.es dans les médias traverse une zone de turbulences, sans pour autant s’effondrer. C’est le constat nuancé du 39ᵉ Baromètre La Croix–Verian–La Poste sur la confiance dans les médias, publié ce jeudi 15 janvier. Loin de traduire un rejet global de l’information, l’étude montre une relation exigeante, critique, mais toujours vivante entre les citoyen.ne.s et ceux.celles qui produisent l’information.
Les Français.es observent avec prudence une « machine médiatique » jugée complexe, parfois biaisée, souvent éloignée de leurs préoccupations. Pourtant, beaucoup continuent de faire confiance aux médias qu’ils consultent régulièrement et rappellent leur rôle indispensable au bon fonctionnement démocratique. Cette confiance conditionnelle repose sur des attentes clairement identifiées.
Trois piliers structurent les attentes du public : fiabilité, proximité, indépendance. La fiabilité suppose une séparation entre les faits, leur analyse et l’expression des opinions. Dans un environnement saturé d’informations et d’« opinions-vérités », cette distinction apparaît comme une ligne de crête essentielle.
La proximité, ensuite, renvoie au lien humain et territorial entre les médias et leurs publics. Malgré son recul, la presse régionale conserve un fort capital de confiance, preuve que l’ancrage local reste un facteur clé de crédibilité.
Quant à l’indépendance, elle est au cœur des préoccupations. La concentration des médias et l’influence de grands groupes économiques nourrissent le soupçon d’ingérences éditoriales. Pour les citoyen.ne.s comme pour les journalistes, l’indépendance des rédactions ne relève pas d’un slogan, mais d’une condition de survie du journalisme.
Désinformation étrangère mais pas seulement
Trois quarts des Français.es se disent inquiet.e.s des tentatives de désinformation étrangère visant à influencer l’opinion publique en France. Cette crainte est particulièrement forte sur les réseaux sociaux, où plus d’une personne sur deux estime être confrontée chaque semaine à de fausses informations.
Mais cette focalisation sur l’ingérence étrangère occulte une réalité plus dérangeante : les stratégies d’influence internes, menées par certains groupes médiatiques français fortement politisés ou économiquement dépendants. La désinformation n’est pas toujours importée ; elle peut aussi être produite, orientée ou amplifiée à l’intérieur même du paysage médiatique national.
Fatigue informationnelle et montée des influenceurs
Autre signal d’alerte : la lassitude face à l’actualité. Près d’un.e Français.e sur deux dit ressentir régulièrement fatigue ou rejet. L’information reste suivie avec intérêt par une majorité, mais elle est perçue comme anxiogène, répétitive et parfois déconnectée du réel.
Dans ce contexte, les influenceurs et créateurs de contenus gagnent du terrain. 42 % des Français.es disent désormais s’informer via ces nouveaux acteurs, tandis que les médias traditionnels poursuivent leur recul. Ce déplacement interroge moins le public que la capacité des médias classiques à se renouveler sans renoncer à leurs exigences déontologiques.
Une réponse politique ambiguë
Face à ces constats, la proposition présidentielle de labelliser les médias respectant des règles déontologiques a suscité une vive controverse. Si 62 % des Français.es y voient une bonne idée, la profession journalistique exprime de fortes réserves. Le Syndicat national des journalistes (SNJ) a dénoncé une « fausse bonne idée », craignant une dérive liberticide et un brouillage entre régulation professionnelle et intervention politique.
La présidence assure qu’il ne s’agirait pas d’un label d’État. Mais cette réponse apparaît en décalage avec les attentes réelles de la profession, exprimées notamment lors des États généraux de l’information.
Les attentes de la profession : des garanties, pas des labels
Les journalistes réclament avant tout des protections concrètes, déjà inscrites dans le droit mais fragilisées dans les faits :
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La protection des sources, pilier fondamental de la liberté de la presse, régulièrement menacée par des pressions judiciaires ou policières.
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L’indépendance des rédactions, face aux actionnaires, aux annonceurs et aux pouvoirs politiques.
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Le maintien et les moyens d’un service public de l’information fort, indépendant et capable de produire une information de qualité sur l’ensemble du territoire.
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La liberté d’informer, souvent entravée par l’extension du secret des affaires, utilisé pour dissuader ou poursuivre des enquêtes d’intérêt général.
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La protection effective des lanceurs d’alerte, sans lesquels de nombreux scandales démocratiques, sanitaires ou environnementaux n’auraient jamais été révélés.
Autant d’exigences absentes, ou marginales, dans le débat sur la labellisation.
Restaurer la confiance sans affaiblir la liberté
La crise de confiance dans les médias ne se résoudra ni par des dispositifs symboliques ni par une suspicion institutionnalisée. Les Français.es ne demandent pas une information estampillée par le pouvoir, mais une information libre, indépendante, rigoureuse et utile.
À l’heure où l’influence informationnelle redessine les rapports démocratiques, la presse reste confrontée à une responsabilité majeure : regagner la confiance sans perdre sa liberté. Car si la défiance progresse, une certitude demeure : jamais l’exigence d’une information de qualité n’a été aussi forte.
Jean-Marie Dinh
avec AFP







