Deux ans après le décès de Zineb Redouane à Marseille, une contre-enquête indépendante remet en cause le rapport d’expertise sur la façon dont se sont déroulés les faits. Il avait conclu à un tir réglementaire dit « en cloche » mettant le CRS, auteur du tir, hors de cause.


 

Ces dernières semaines, les exemples de violences policières se sont multipliés (l’évacuation sans ménagement des exilés place de la République, le producteur Michel Zécler tabassé chez lui par des policiers, manifestants et reporters brutalisés, journalistes empêchés de travailler…). Les faits, indéniables, images à l’appui, diffusés sur les réseaux sociaux et cette fois largement relayés par la presse, choquent et indignent une grande partie de la population. Samedi 28 novembre, de nombreux citoyens se joignent spontanément et massivement aux marches pour la liberté organisées dans tout le pays contre la loi Sécurité globale. Colère, honte, indignation, trop plein, le constat est général : la démocratie est en danger, la France, pays des droits de l’homme dérive vers l’État de police, quel avenir pour les générations futures… le pays apparaît tristement aux yeux du monde sous un jour peu reluisant.

« Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit », avait déclaré Emmanuel Macron en mars 2019 à une sympathisante des Gilets jaunes qui l’avait interpellé lors du grand débat  à propos  des nombreuses blessures subies par les manifestants. Aujourd’hui, un verrou semble avoir sauté quant à ce sujet tabou. Et finalement l’article 24 de la loi de sécurité globale met le doigt là où le bât blesse. L’importance du témoignage filmé apparaît aux yeux de tous comme essentiel à la manifestation de la vérité. Les dérives dénoncées se succèdent, elles deviennent visibles. Mettent-elles à nu une réalité que le gouvernement souhaiterait cacher ?

Le schéma de maintien de l’ordre (armes de guerre, techniques d’immobilisation…), est à nouveau remis en question et le problème de l’impunité des policiers reste posé ; la majorité des nombreuses plaintes sont classée sans suite, n’aboutissent pas ou ne bénéficient pas de réelle condamnation, alors que les victimes ou familles de victimes regroupées en collectifs et en associations demandent justice et reconnaissance depuis de nombreuses années.

altermidi photo DR Sasha Verlei

C’est dans ce contexte survolté que l’enquête sur la mort de Zineb Redouane à Marseille rebondit, une contre-enquête indépendante mettant en cause le rapport d’expertise.

Il y a deux ans, le 2 décembre 2018, Zineb Redouane, âgée de 80 ans, décédait sur la table d’opération à l’hôpital à Marseille. Elle avait été frappée la veille à la cage thoracique et au visage par une grenade lacrymogène lancée à 97,2 km/h en marge d’une manifestation, tandis qu’elle voulait fermer les volets de son appartement situé au 4e étage dans le centre ville.

Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Christophe Castaner, avait alors déclaré sur France Inter, « je ne voudrais pas qu’on laisse penser que les forces de l’ordre ont tué Zineb Redouane, parce que c’est faux » en ajoutant « il faut arrêter de parler des violences policières ».

L’enquête, confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), a permis d’identifier l’heure du tir, l’arme utilisée et la compagnie de CRS. Sur les 75 CRS de la compagnie, seuls cinq des policiers étaient armés d’un lance-grenades de type Cougar. Les fonctionnaires entendus ont nié toute implication.

La contre-expertise indépendante contredit le rapport de l’IGPN

 

L’ONG et média d’investigation Disclose livre sa version de l’affaire qui vient contredire celle de la hiérarchie policière à partir du rapport d’expertise balistique ajouté en mai dernier aux éléments de l’enquête.

Le média explique que « les enquêteurs n’ont pas analysé d’images des réseaux sociaux mais uniquement celles issues de quatre caméras de surveillance. Trois d’entre elles montrent l’ambiance générale, mais pas le tir. La  seule qui aurait sans nul doute permis de reconnaître le policier, n’était, selon les enquêteurs, pas en fonctionnement ce jour-là. Une dernière caméra filme la scène de loin ».

Disclose précise que le 6 décembre 2018 l’enquêtrice de l’IGPN va transférer les images au capitaine de la compagnie de CRS pour « qu’il reconnaisse l’auteur présumé du tir cougar » et l’invite à remettre les lance-grenades pour analyse. Après consultation de l’ensemble de sa hiérarchie et des personnes concernées, le gradé s’y oppose, « pour ne pas obérer la capacité opérationnelle de l’unité lors de cette période de mouvements revendicatifs intenses », et déclare : « je suis dans l’impossibilité d’identifier ce fonctionnaire compte tenu de la qualité et de l’éloignement des clichés ».

Le rapport d’expertise conclut à un tir réglementaire dit « en cloche » mettant l’auteur du tir hors de cause : « l’arme a été utilisée selon les préconisations et procédures d’emploi en vigueur dans la police nationale ». La grenade de type MP7 « contenant 7 palets générateurs de gaz lacrymogène CS » a, quant à elle, « explosé dans l’appartement de la victime ».

Dans la contre-expertise indépendante menée par Disclose avec le soutien de Forensic Architecture, les faits ont été reconstitués suivant la chronologie à travers une démonstration vidéo réalisée en 3D à partir du rapport balistique et d’éléments inédits. La démonstration vient prouver qu’il s’agissait d’un tir tendu1 (strictement interdit car dangereux) et non pas « en cloche »2 comme la législation l’exige. Le policier aurait donc agi de façon non-réglementaire.

Par ailleurs, comme le précise le média, « la grenade de type MP7 est normalement prévue pour atteindre une cible située à 100 mètres. Or au moment du tir, l’immeuble de Zineb Redouane est situé à 40 mètres ».  Disclose souligne, en se basant sur les images, que le policier a suivi de façon certaine la trajectoire de son tir : « après avoir tiré la grenade, ce dernier recule pour laisser passer un véhicule, avant de lever les yeux en direction de son tir. Douze secondes après, il regarde toujours dans la même direction avant de quitter les lieux accompagné de ses collègues ».

Maître Yassine Bouzrou, avocat de la famille, annonce que Milfet Redouane, fille de la victime, a porté plainte le 1er décembre à l’encontre de l’ancien ministre de l’Intérieur Christophe Castaner devant la Cour de justice de la République (CJR) pour « altération et soustraction de preuves ». L’avocat lui reproche d’avoir utilisé le terme de « choc opératoire » pour expliquer la mort de la victime dans le but d’écarter toute relation avec le tir, et de s’être concerté avec le procureur de l’époque, Xavier Tarabeux, dans le but d’étouffer l’affaire. Mardi 1er décembre sur RTL, Christophe Castaner a réfuté ces accusations : « l’expertise médicale a parlé de choc opératoire », précise-t-il, « je n’ai jamais eu aucun échange avec le procureur ». L’ex-ministre s’est dit peu inquiet par rapport à cette plainte qui relèverait selon lui « d’un pur fantasme d’avocat »… Me Bouzrou, quant à lui, pense que le policier aurait volontairement tiré sur Zineb Redouane qui se tenait au moment du tir au téléphone en mode haut parleur à sa fenêtre. Le fonctionnaire aurait présumé qu’elle filmait les charges des CRS à l’encontre des manifestants et des passants.

Deux ans après les faits, aucune responsabilité n’est encore établie

 

La direction de la police nationale a mis les policiers hors de cause, mais les nouveaux éléments fournis par l’expertise indépendante de la partie civile jettent le trouble sur une enquête déjà controversée. On pourrait se demander si l’indépendance de certains enquêteurs de l’IGPN n’est pas mise à mal par les pressions de la hiérarchie. Comme le disent les avocats Pierre Huriet et Stéphane Vallée, défenseurs de militants dans d’autres affaires, « la difficulté est de mettre en doute la parole sacralisée des policiers » et « souvent, la parole des enquêteurs est la pièce maîtresse d’un dossier. Si elle tombe, que restera-t-il ? ».

Dans ce terrible drame, il appartient à la justice de déterminer si le tir est conforme à la réglementation au regard des dernières conclusions d’expertise diligentées par le média d’investigation Disclose, de définir si l’implication des CRS est engagée et d’établir les responsabilités, tant hiérarchique que politique, dans la mort de cette dame.

L’importance des « images-témoins », qu’elles proviennent de vidéosurveillance, de la presse mais aussi de citoyens, est quant à elle, ici, une nouvelle fois soulignée.

Sasha Verlei

Photos altermidi DR Sasha Verlei

Une manifestation en hommage à Zineb Redouane, décédée le 2 décembre 2018, aura lieu le samedi 5 décembre à Marseille.

(1) You Tube Mort de Zineb Redouane : les preuves qui accusent la police

Notes:

  1. Tir tendu : horizontalement dirigé vers la cible
  2. Tir en cloche : la crosse implique un angle de 30°
Sasha Verlei journaliste
Journaliste, Sasha Verlei a de ce métier une vision à la Camus, « un engagement marqué par une passion pour la liberté et la justice ». D’une famille majoritairement composée de femmes libres, engagées et tolérantes, d’un grand-père de gauche, résistant, appelé dès 1944 à contribuer au gouvernement transitoire, également influencée par le parcours atypique de son père, elle a été imprégnée de ces valeurs depuis sa plus tendre enfance. Sa plume se lève, témoin et exutoire d’un vécu, certes, mais surtout, elle est l’outil de son combat pour dénoncer les injustices au sein de notre société sans jamais perdre de vue que le respect de la vie et de l’humain sont l’essentiel.