Les musiques de Bach et Gesualdo habitent les corps, et les chorégraphies contemporaines leur donnent un autre souffle, une autre vie.


 

Bach est premier invité car mercredi dernier, à l’Archipel de Perpignan, le spectacle « Close up » de Noé Soulier partageait l’espace scénique et musical entre cinq danseurs et les six musiciens de l’ensemble Il Convito dirigé par Maude Gratton. Leurs échanges plein d’invention et d’émotion avaient déjà impressionné le public du Festival d’Avignon en 2024, et dans cet univers intime la vidéo projetée en temps réel capte tous les gestes, les expressions, inspirés par « L’art de la Fugue ». Le chorégraphe joue sur le geste, sur une émotion polyphonique.

La Passion du Christ, Damiano Bigi, à travers supplices, trahison, noirceur. Crédit Photo Vincent Pontet

Cette semaine, Montpellier Danse explore la musique de Gesualdo ! Les Arts Florissants sont de retour – les créations avec William Christie, « Atys » notamment, ont marqué l’histoire de l’opéra des Trois Grâces, tout comme le devenir de la musique baroque dans les années 90. Paul Agnew va donc diriger « Gesualdo Passione », ces « Répons pour une Semaine Sainte », mais c’est aussi une découverte chorégraphique car aux six chanteurs se joignent quatre danseurs de la Compagnie Amala Dianor.

Les Arts Florissants ont fait redécouvrir le riche trésor des madrigaux de Gesualdo et donnent maintenant vie à une « Passion » très humaine, les derniers moments de la vie du Christ. « Ces répons1 peuvent être considérés comme le testament de Gesualdo, personnage étrange, violent, vindicatif et cependant d’une grande piété », explique Paul Agnew. Il s’agit d’une des dernières œuvres du compositeur napolitain qui mourra au terme d’une de ses rituelles séances de flagellation, portant toute sa vie durant le poids du meurtre de sa femme et de son amant.

 

Un chemin de voix contemporain

Les étapes de ce calvaire ont trouvé une nouvelle inspiration. Amala Dianor qui avait donné « Dub » au Corum en 2024, un fulgurant spectacle de danses urbaines, s’est emparé de cette écoute du registre sacré. Le chorégraphe hip hop s’est attaché aux tensions musculaires comme à celles des cordes vocales, et mêle les esthétiques classiques et contemporaines : « L’œuvre de Gesualdo, qui raconte les derniers jours du Christ, est intrinsèquement liée au corps et aux multiples souffrances endurées par amour. Ma recherche porte sur l’énergie qui circule dans le corps des danseurs et qui les relie entre eux. Aussi les nombreux états de corps que m’inspire l’écoute des « Respons des Ténèbres » de Carlo Gesualdo, induits par des états physiologiques ou spirituels, représentent à mes yeux une richesse intarissable de propositions de mouvements et de gestuelles. Je suis touché par la beauté et la complexité de l’œuvre de Gesualdo qui s’appuie, selon moi, sur les multiples strates que propose la voix ».

Avec le ténor Paul Agnew, les cinq chanteurs, Miriam Allan, Hannah Morrison, Mélodie Ruvio, Sean Clayton et Edward Grint, partagent les Stations du Chemin de Croix, et les quatre formidables danseurs contribuent à l’expression de la douleur et de la rémission avec toutes les possibilités corporelles, notamment Damiano Bigi, qui hante la scène, réellement impressionnant de présence et de sensibilité dans son rôle christique. Souffrance, supplices, trahison, reniement… rien d’abstrait, tout est mis en relief par les lumières de Xavier Lazarini. L’œuvre de Gesualdo est donc une double découverte. Musicalement elle est restée longtemps oubliée, en raison notamment de ses audaces harmoniques et chromatiques, de son sens ténébreux, et les audaces chorégraphiques contribuent à le faire entendre, à faire ressentir son côté dramatique et même descriptif tout autant que son message sensuel et spirituel.

Michèle Fizaine

 

« Gesualdo Passione » par Amala Dianor et Les Arts Florissants, Montpellier Danse, Agora Cité Internationale de la Danse et OONMO, jeudi 29 et vendredi 30 janvier à 20 h à l’Opéra Comédie de Montpellier, durée 1h15. Tarifs 5 à 45 €.

Photo 1. Chanteurs et danseurs au cœur des ténèbres de Gesualdo, une Passion réincarnée. Crédit Photo Vincent Pontet

Notes:

  1. Un répons est à l’origine un chant alterné entre un chantre soliste et un chœur, utilisé dans un office liturgique, et participant en particulier du chant grégorien.
Avatar photo
J’ai enseigné pendant 44 ans, agrégée de Lettres Classiques, privilégiant la pédagogie du projet et l’évaluation formative. Je poursuis toujours ma démarche dans des ateliers d’alphabétisation (FLE). C’est mon sujet de thèse « Victor Hugo et L’Evénement : journalisme et littérature » (1994) qui m’a conduite à écrire dans La Marseillaise dès 1985 (tous sujets), puis à Midi Libre de 1993 à 2023 (Culture). J’ai aussi publié dans des actes de colloques, participé à l’édition des œuvres complètes de Victor Hugo en 1985 pour le tome « Politique » (Bouquins, Robert Laffont), ensuite dans des revues régionales, et pour une série de France 2 en 2017. Après des études classiques de piano et de chant, j’ai fait partie d’ensembles de musique baroque et médiévale, formée aux musiques trad occitanes et catalanes, au hautbois languedocien, au répertoire de joutes, au rap sétois. Mes passions et convictions me dirigent donc vers le domaine culturel et les questions sociales.