Ces courageuses infirmières qui se battent pour leurs patient.e.s vont enfin percevoir leurs salaires, mais quel avenir pour l’association ?
Le verdict est tombé. À l’issue de l’audience de vendredi dernier, le Tribunal Économique de Paris a mis en redressement judiciaire l’association Asalée1 (Action de Santé Libérale En Équipe), mais la ministre de la Santé Stéphanie Rist avait au préalable annoncé que les salaires qui n’étaient pas payés aux infirmières depuis deux mois* seraient rapidement versés.
« Du blé pour Asalée »
Au Trocadéro à Paris, le rassemblement demandait du « blé » et les manifestant.e.s étaient nombreux.ses à soutenir le personnel soignant. L’heureuse nouvelle du versement des salaires a rassuré infirmières et patient.e.s, alarmé.e.s ces jours-ci par l’éventuelle liquidation de l’association envisagée par Yannick Neuder, ancien ministre de la Santé. La menace a été écartée.
Les pétitions de soutien — notamment celle en ligne sur Change qui a recueilli près de 37 000 signatures en quelques jours — et les manifestations nombreuses vendredi ont alerté non seulement médecins et patient.e.s mais aussi leurs familles, toute la population concernée par les difficultés que rencontre actuellement le secteur Santé dans bien des domaines.
« Sans salaire mais pas sans voix », disait un des slogans de la mobilisation, et nombre d’infirmiers et d’infirmières ont évoqué leur vocation, leur philosophie de la vie, leur conviction du rôle à jouer auprès des malades. Leur expérience permet de conclure qu’1 € investi dans Asalée permet d’économiser 30 € sur des dépenses de santé à venir. Comme les études montrent que les pathologies chroniques se développent, les patient.e.s en affection de longue durée pourraient représenter un quart de la population en 2035, et concentrer trois quarts des dépenses de l’Assurance Maladie. Une infirmière commente : « Il vaudrait mieux aider l’association que de la couler ».
Les accusations et les défenses
Le rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) en juillet dernier a aggravé les dissensions, car la CNAM, avec son directeur Thomas Fatôme, a reproché à la gouvernance une mauvaise gestion financière et comptable, des irrégularités et des problèmes liés aux prestataires privilégiés*. Il était demandé de remédier à la situation d’ici décembre et 38 points étaient listés dans cette perspective. En janvier la CNAM estimait que rien n’avait été fait et soulignait que les cotisations sociales n’étaient plus versées.
La situation s’est envenimée bien que l’association ait estimé avoir répondu aux demandes et, en ayant recours à un commissaire aux comptes indépendant, ait réfuté les soupçons de conflits d’intérêt. Le comité de surveillance où l’Assurance Maladie était majoritaire (six voix sur huit) a été dissous le 23 décembre, et Margot Bayart, la présidente d’Asalée, a rappelé qu’il ne s’est jamais réuni. Elle a déclaré : « C’est une inversion accusatoire. »
Ancienne vice-présidente du syndicat MG France (médecins généralistes), Margot Bayart a été mise en cause par les syndicats infirmiers, soucieux de défendre avant tout les droits des infirmières qui n’ont pas à être privées de leur salaire pour ces questions de gestion.

L’annonce du versement des mois qui leur sont dus a été « un soulagement » unanime. Les jours précédant l’audience, une quinzaine de sénateurs et de députés de tous bords politiques étaient intervenus pour soutenir Asalée et sa demande financière, solidaires des 2 000 infirmières représentant 300 000 patients. Ce n’est pas encore gagnant-gagnant. Restent des incertitudes et une inquiétude, la question de la gouvernance étant toujours posée, sans oublier les conséquences d’un changement — les conditions de travail, les protocoles, la définition du projet.
Vers une nouvelle vie et une identité respectée
Il y a des questions récurrentes et des obstacles à franchir. Le paiement des salaires dus va se faire, mais pendant combien de temps les infirmières vont-elles encore continuer à compter les jours de disette ? Cela ne règle pas le conflit et le redressement judiciaire prendra un certain temps, même si mandataires et démarches diverses sont au programme. Le rapport de l’IGAS n’a pas seulement posé des questions sur la gouvernance. Et si la rentabilité de la démarche est reconnue, elle suppose un investissement initial et un délai pour la reconnaissance de la réussite, comme pour toute prévention. Sachant que la convention n’avait pas été renouvelée pour 2026, un grand pas reste à faire, et médecins, patient.e.s et soignant.e.s souhaitent que ce ne soit pas un pas de côté…
Asalée tient à rappeler son statut d’association loi 1901, surtout lorsqu’elle n’est pas désignée ainsi, cette identité étant parfois remplacée par des analyses de « dispositif », de « système ». Pourtant échanges et collaborations sont prioritaires, avec une gouvernance « horizontale » défendue depuis vingt ans par les infirmières.
Dès que les conditions seront réunies, pendant les six mois de la période d’observation, les modalités d’une nouvelle contractualisation seront examinées en lien avec les administrateurs judiciaires afin de reprendre un soutien financier auprès de l’association. Les membres d’Asalée souhaitent conserver leur esprit collectif initial et leur autonomie qui les caractérise, mais pour l’instant de nouvelles initiatives ne seront guère envisagées dans ce cadre. Sont mis en valeur les projets concurrents des coopératives « France Santé2 » et « AVECsanté3 ». Le combat pour les salaires semble gagné pour l’instant, mais celui pour une identité associative respectée suppose d’organiser une certaine « résistance ».
Michèle Fizaine
Photo 1 : Mobilisation pour Asalée au Trocadéro la semaine dernière : victoire, les salaires seront versés prochainement. Crédit photo Asalée
*Voir aussi : Les infirmières de l’association Asalée se battent pour être payées
Notes:
- Asalée est une association entre Médecins Généralistes et Infirmières Déléguées à la Santé Publique (IDSP) en équipe de soins primaires au service du patient, qui permet aux patients d’être suivis conjointement au sein du cabinet médical par leur médecin traitant et une IDSP. Asalée propose : • une éducation thérapeutique personnalisée d’un patient par une infirmière en équipe avec son médecin ; • au patient de s’approprier sa pathologie, et de devenir plus autonome et acteur ; • une amélioration de la prise en charge des patients grâce au dialogue et au suivi régulier.
- Afin de « garantir à chaque citoyen un accès simple, rapide et équitable à la santé » France santé fédère les structures de soins de proximité existantes et renforce leur accompagnement, en particulier dans les territoires les plus fragiles. Déployée progressivement sur tout le territoire, cette initiative portée par le Gouvernement vise à rendre l’offre de soins plus lisible, plus cohérente, et surtout plus proche de chacun.
- Le mouvement national associatif AVECsanté se donne l’objectif de développer l’exercice coordonné en équipe pluriprofessionnelle à travers les MSP (Maisons de Santé Pluriprofessionnelles) – grâce à l’exercice en équipe de professionnels de santé qui la composent (médicaux, paramédicaux, fonctions de coordination et administratives) – qui sont pour lui une des clefs de la restructuration nécessaire des soins primaires en France et d’un meilleur accès aux soins tant en territoires ruraux que urbains.







