« Ce qui rend l’expérience palestinienne unique. Ce n’est pas seulement une histoire de souffrance, mais une expérience humaine complète. Une histoire de perte, oui, mais aussi de continuité. Une histoire de douleur, mais aussi de dépassement. »


 

Dans cet article nous reprenons langue avec Abu Amir qui continue régulièrement à nous adresser les compte- rendus de toutes leurs actions de nécessité vitale dans les camps de Déplacé.e.s : humanitaire, soutien psychologique, éducatif et agricole.

Parallèlement les sujets abordés dans ses derniers textes : l’enfance, la persistance de la mémoire de Gaza, la réalité actuelle des grandes villes de la bande nous rappellent que nous ne devons pas oublier Gaza, comme s’il sentait bien que Gaza est en train de disparaître des préoccupations et des sujets de révolte et de résistance du monde citoyen. Voici le premier texte de cette série.

 

Abu Amir raconte la résistance face à l’impossible que d’être Palestinien

« Naître Palestinien, c’est apprendre dès le premier instant à respirer dans un espace restreint, à trouver son équilibre dans un monde qui ne t’offre pas la stabilité. Non pas parce que la vie est naturellement dure, mais parce que tu te retrouves dans une réalité qui met à l’épreuve ta capacité à endurer avant même de te donner la chance de rêver.

Être Palestinien, c’est vivre son quotidien en sachant que la simplicité elle-même est devenue un privilège rare. Ce qui paraît ordinaire ailleurs devient ici de petites victoires dignes d’être célébrées. Ce n’est pas une vie facile à vivre, mais une vie qui se construit jour après jour, au milieu de tentatives constantes pour préserver ce qu’il reste de sens. Le Palestinien ne commence pas sa journée comme les autres. Il la commence avec une question implicite : que va-t-il se passer aujourd’hui ?

En Cisjordanie, la route n’est pas simplement une distance à parcourir, mais une expérience imprévisible. Un court trajet peut se transformer en des heures d’attente, où le temps ne se mesure pas en minutes, mais en checkpoints. Là-bas, l’humeur d’un soldat peut redéfinir toute ta journée. La vie avance, selon un rythme imposé de l’extérieur. Les villes sont proches géographiquement, mais éloignées dans la réalité.
Chaque route porte la possibilité d’un blocage, et chaque déplacement demande calcul et anticipation. Et pourtant, les gens continuent. Ils vont à leur travail, à leurs universités, vivent comme s’ils refusaient d’accepter que cette complexité soit la norme.

À Gaza, l’image est différente, mais tout aussi dure. La mer est toujours là, mais elle n’est pas une ouverture comme elle le semble. Elle est une limite, plus qu’un horizon. Sous un long blocus, la vie devient une équation précise entre ce qui est disponible et ce qui est nécessaire. L’électricité, l’eau, les médicaments : rien n’est garanti. Et pourtant, les gens trouvent des moyens de continuer. La vie ne s’arrête pas, elle se reconfigure sans cesse. Les enfants y grandissent vite, non pas par choix, mais parce que la réalité l’impose. Ils apprennent très tôt le sens de l’attente, de la perte et de la patience. Malgré cela, ils rient. cela, en soi, est une forme de force.

Dans les territoires de 1948, la lutte prend une autre forme. Ce n’est pas une confrontation directe, mais un combat quotidien pour l’identité. Parler sa langue, préserver les noms des lieux, raconter l’histoire telle qu’elle est : tout cela devient un acte de résistance. Là-bas, on ne te demande pas seulement de vivre, mais de justifier ton existence. Et pourtant, les gens persistent à rester eux-mêmes.

Le Palestinien ne vit pas seulement dans la géographie, mais aussi dans la mémoire.
Il porte avec lui une histoire qui ne se résume pas aux livres, mais qui vit dans les détails du quotidien.

Chaque maison porte une histoire. Chaque rue garde une trace. Chaque nom raconte quelque chose.

La Nakba n’est pas un événement du passé, mais une expérience continue. Elle apparaît dans les récits, dans les vieilles clés, dans les photos transmises de génération en génération.

Et pourtant, le Palestinien ne vit pas prisonnier du passé. Il tente sans cesse de construire son avenir, malgré tout ce qui l’entrave.

Les écoles ouvrent, même si elles sont modestes. Les rêves naissent, même s’ils sont assiégés. Les gens aiment, se réjouissent, célèbrent, malgré tout. La vie ici n’est pas idéale, mais elle est réelle. Partout, il y a un effort constant pour redéfinir ce que signifie « vivre », ce n’est pas seulement survivre, mais trouver un sens à sa présence.

Le Palestinien fait cela chaque jour. Il construit sa vie sur un petit espoir, et sur la conviction que demain peut être meilleur. Même dans les moments les plus difficiles, il y a un attachement à la vie. Non pas parce que les conditions le permettent, mais parce que la volonté l’impose.

C’est ce qui rend l’expérience palestinienne unique. Ce n’est pas seulement une histoire de souffrance, mais une expérience humaine complète. Une histoire de perte, oui, mais aussi de continuité. Une histoire de douleur, mais aussi de dépassement.

Le Palestinien ne vit pas pour expliquer sa tragédie. Il vit pour affirmer qu’il est toujours là.

Chaque jour est une nouvelle preuve.

Preuve que l’histoire n’est pas terminée.
Preuve que la voix n’a pas été brisée.

Preuve que la vie, malgré tout, est possible.

La Palestine n’est pas seulement un lieu. C’est un état permanent de pulsation. Une pulsation qui ne s’arrête pas, quelles que soient les circonstances. C’est une mémoire, une identité et une vie qui s’écrivent chaque jour à nouveau.

Et chaque fois que l’on croit que l’histoire touche à sa fin, elle recommence. Parfois dans le calme, parfois avec force. Mais elle continue toujours.

Car celui qui vit cette expérience n’apprend pas seulement à résister, mais à se reconstruire, encore et encore.

Et cela, au fond, est le véritable sens d’être Palestinien. »

Texte du 23 mars 2026

Juste exister :  « Gaza ne se réduit ni aux images de destruction ni aux titres des journaux ; elle se comprend à travers ses habitants qui continuent de vivre, non pour expliquer leur souffrance, mais pour affirmer leur existence — une existence qui n’a pas besoin de justification, mais de reconnaissance. C’est une ville profondément blessée, mais qui n’a pas perdu sa capacité à se relever. Elle se tient debout, parce qu’elle sait que s’arrêter n’est pas une option. Chaque fois que l’on pense que l’histoire touche à sa fin, elle recommence — parfois en silence, parfois avec force, mais elle recommence toujours. Gaza n’est pas simplement une ville, mais une mémoire continue, un esprit qui ne s’éteint pas, une histoire encore inachevée. »

Texte du 26 Mars 2026

Abu Amir et Brigitte Challande

Photo Ville de Khan Younis DR

Brigitte Challende
Brigitte Challande est au départ infirmière de secteur psychiatrique, puis psychologue clinicienne et enfin administratrice culturelle, mais surtout activiste ; tout un parcours professionnel où elle n’a cessé de s’insérer dans les fissures et les failles de l’institution pour la malmener et tenter de la transformer. Longtemps à l’hôpital de la Colombière où elle a créé l’association «  Les Murs d’ Aurelle» lieu de pratiques artistiques où plus de 200 artistes sont intervenus pendant plus de 20 ans. Puis dans des missions politiques en Cisjordanie et à Gaza en Palestine. Parallèlement elle a mis en acte sa réflexion dans des pratiques et l’écriture d’ouvrages collectifs. Plusieurs Actes de colloque questionnant l’art et la folie ( Art à bord / Personne Autre/ Autre Abord / Personne d’Art et les Rencontres de l’Expérience Sensible aux éditions du Champ Social) «  Gens de Gaza » aux éditions Riveneuve. Sa rencontre avec la presse indépendante lui a permis d’écrire pour le Poing et maintenant pour Altermidi.