En lutte depuis plusieurs mois, et non payées depuis janvier, elles continuent d’exercer et se mobilisent jeudi avant l’audience du lendemain.
C’est une longue histoire et pourtant certains la découvrent, parce que depuis deux mois des centaines d’infirmières et infirmiers ne sont plus payées et les patient.e.s redoutent une cessation de leur suivi. Le joli nom fleuri Asalée est celui d’une association (Action de Santé Libérale En Équipe) née en 2004 avec pour but d’associer médecins et infirmières pour un suivi des patient.e.s, entièrement pris en charge.
Une réussite, puis un conflit dévastateur
Centrée au départ sur le diabète, le cancer, les maladies chroniques, les troubles cognitifs et tensionnels, puis les risques cardio-vasculaires, l’asthme, les troubles du sommeil, le tabac et quelques autres sujets, l’action d’Asalée s’est bien développée, a couvert en 2022 tous les départements. Actuellement elle réunit 9 155 médecins et 2 080 infirmières, et est implantée dans 2 963 maisons médicales.
C’est un succès… sauf que depuis quelques mois un conflit déjà actif en 2022 oppose Asalée et sa présidente, le Docteur Margot Bayart, à la CNAM (Caisse Nationale d’Assurance Maladie) qui finance à hauteur de 100 millions par an, soit l’équivalent de 1 450 temps pleins infirmiers. La Caisse reconnaît un fort développement mais souligne quelques incohérences, une gestion plutôt conforme mais des objectifs d’activité non atteints et un pilotage insuffisant, ce que pointe le rapport publié le 24 juin dernier par l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS). Alors qu’un administrateur aurait été le bienvenu pour remettre tout en place, la direction est visée et les objectifs mis en cause (nombre de patient.e.s et coût des suivis notamment). La cessation des salaires a finalement été actée et depuis janvier les infirmiers et infirmières ne sont plus payé.e.s.
Pour Caroline, infirmière sur le Bassin de Thau, comme pour toutes ses collègues, c’est une situation intenable, bien qu’elles continuent à s’occuper de leurs patient.e.s, qui sont solidaires et abasourdi.e.s, et dont certain.e.s sont en pleurs à l’idée de ne plus être suivi.e.s. Ils et elles défendent ce choix d’accompagnement et de prévention privilégié par les soignants : « L’hôpital libéral, c’est un travail plus technique, mais Asalée, c’est plus de relations, d’écoute, plus de temps, on s’adapte au contexte local, en fonction des besoins ».
Le temps et l’argent en débat depuis longtemps
Actuellement les médecins sont très sollicités, les patient.e.s n’ont pas toujours la possibilité d’être régulièrement suivi.e.s, et une consultation dure un quart d’heure, ou si besoin vingt minutes. Donc ce « double regard » partagé avec l’infirmière, ce « temps essentiel », apporte beaucoup. Cela a un coût mais cela permet aussi d’avancer dans la prévention, sur un long terme. L’organisation du groupe médical est établie au montage du projet, et il y en a maintenant à Montpellier et à Sète, mais aussi à Aniane, Lunel, Roujan, Lamalou, Mèze, Balaruc, Gigean, Frontignan… 25 infirmières sont concernées sur le département de l’Hérault, chacune est en rapport avec deux à cinq médecins. Les échanges sont réguliers, une fois par semaine ou une fois par mois, cela s’adapte au contexte local. Les « Asalée » ont fleuri, accueillent même maintenant des internes, et le travail sur la mémoire par exemple permet de nouvelles approches. « J’avance grâce à vous », assure un patient victime d’un burn-out.
Dans toute la France les infirmières d’Asalée sont en grande difficulté, n’ont plus un sou pour vivre et continuer d’exercer, même si les médecins sont à leurs côtés. « On la soutient, elle se bat pour nous », dit un patient, mais comme Caroline, chaque infirmier se sent pris au piège et s’interroge : « Qui nous sommes ? En quoi on croit ? »
Entre plaintes, menaces et accusations, la situation est devenue vraiment très complexe. Des questions écrites ont été déposées au Sénat par Cédric Vial et Bruno Rejouan (LRR), suite à la procédure de redressement judiciaire lancée début mars, et François Ruffin (D!) vient d’intervenir à l’Assemblée. La dette sociale auprès de l’URSSAF s’élève à 4,2 millions d’euros, la polémique sur des conflits d’intérêts ne trouve pas de solution, l’intersyndicale des Libéraux de Santé (LDS) souhaite la mise à l’écart des dirigeants actuels dans une demande de transparence, afin de privilégier d’abord « les victimes de l’incertitude ». Le 21 mars la présidente Margot Bayart a lancé une tribune contenant neuf articles et neuf accusations, visant notamment le DG de la CNAM Thomas Fatôme, mais aussi l’IGAS, et même Florian Roussel, Édouard Philippe et Jean Castex. « Nous les accusons d’avoir organisé l’ingérence et l’asphyxie d’Asalée », indique cette tribune intitulée « Affaire d’État, Scandale d’État, Mensonge d’État ».
Manifestation nationale jeudi pour défendre les infirmières
Une pétition de soutien est en ligne et a déjà recueilli plus de 27 000 signatures, la procédure est lancée, l’audience a lieu le 27 mars à Paris, et la veille, jeudi, une manifestation est prévue, nationale et locale, notamment à 10h, place de la Comédie à Montpellier.
Redressement ou liquidation ? Au vu de certaines études, Asalée aurait un potentiel économique de plus de 10 milliards d’euros par an si son activité était développée, et plusieurs solutions pourraient être envisagées, comme une coopérative d’intérêt collectif, mais la philosophie du projet est en jeu. Et il est bien évident que la priorité demeure actuellement d’apporter un soutien aux 2 000 infirmières et infirmiers qui sont dans le besoin et vivent une tragédie, eux qui sont le soutien des patient.e.s, le temps d’une écoute, le temps d’une aide à la santé.
Michèle Fizaine

Photo 1 Mobilisation des soignants, jeudi, pour soutenir Asalée, en crise depuis plusieurs années. Crédit photo Asalée.







