À l’occasion de l’audition de la directrice générale de Nestlé Waters, Muriel Lienau, devant la commission d’enquête du Sénat français sur les pratiques des industriels de l’eau en bouteille, les zones d’ombre autour des traitements illégaux appliqués à l’eau Perrier refont surface.
Entre réponses évasives et responsabilités diluées, l’affaire interroge sur la capacité de la multinationale à agir, en France, comme un véritable État dans l’État. L’audition, organisée dans le cadre de l’enquête sur l’utilisation de traitements illégaux sur certaines eaux minérales – révélée par des journalistes de Le Monde, Radio France et Mediapart – a rapidement tourné à l’affrontement. Face aux parlementaires, la dirigeante du géant de l’agroalimentaire s’est montrée particulièrement prudente, voire évasive, suscitant l’irritation d’élus qui dénoncent un manque de transparence.
Au cœur du scandale : l’utilisation jusqu’en 2023 de procédés interdits sur des eaux commercialisées sous les marques Perrier et Hépar. Des pratiques qui, selon l’entreprise, visaient à « assurer la sécurité alimentaire ». Une justification qui a laissé plusieurs sénateurs sceptiques.
Une multinationale habituée aux controverses sanitaires
Interrogée par le rapporteur socialiste Alexandre Ouizille, Muriel Lienau a expliqué ne pas connaître précisément les raisons qui ont conduit à la mise en place de ces traitements Selon elle, leur suppression aurait nécessité une transformation complète de l’outil industriel, notamment dans l’usine historique de Perrier située à Vergèze, dans le Gard. Les réponses de la dirigeante ont souvent tourné court. À plusieurs reprises, elle a invoqué la procédure judiciaire en cours pour éviter de répondre aux questions des sénateurs. Une stratégie qui a exaspéré plusieurs membres de la commission.
Le président de la commission, le sénateur du Gard Laurent Burgoa, a fini par rappeler fermement le cadre légal : les personnes auditionnées devant une commission d’enquête témoignent sous serment et tout parjure – y compris par omission – peut être poursuivi. L’affaire s’inscrit dans une longue série de controverses entourant Nestlé, première multinationale agroalimentaire mondiale. Depuis plusieurs décennies, le groupe est régulièrement critiqué pour son influence sur les politiques publiques et pour ses pratiques dans le domaine de la santé.
La position dominante du groupe Nestlé – combinée à un chiffre d’affaires de plusieurs dizaines de milliards d’euros – lui confère un poids économique considérable dans les territoires où il est implanté. Un poids qui, selon certains observateurs, lui permet souvent de peser sur les décisions politiques et réglementaires.
Le cas sensible de l’usine Perrier dans le Gard
L’usine de Perrier à Vergèze illustre parfaitement cette tension entre puissance industrielle et contrôle public. Site emblématique de l’eau minérale française depuis plus d’un siècle, l’usine constitue un acteur économique majeur dans le Gard. Mais les révélations sur les traitements non autorisés ont ravivé les inquiétudes sur les conditions d’exploitation de la ressource et sur l’efficacité des contrôles de l’État.
Depuis novembre, la commission sénatoriale a auditionné près de soixante personnes – industriels, hauts fonctionnaires, scientifiques et élus – afin d’éclaircir les responsabilités dans cette affaire et de comprendre comment de telles pratiques ont pu perdurer. La veille de l’audition de Muriel Lienau, les sénateurs avaient entendu Sophie Dubois, ancienne directrice générale de Nestlé Waters France et actuelle présidente de Nestlé France. Son témoignage a lui aussi suscité l’incompréhension. Elle a affirmé que son rôle dans le plan de transformation de l’entreprise s’était limité aux aspects marketing et distribution et qu’elle n’avait découvert l’existence des traitements interdits qu’après certains cadres du groupe.
Une déclaration qui a laissé perplexe le président de la commission. Comment une dirigeante occupant des responsabilités aussi importantes peut-elle ignorer des pratiques aussi sensibles au sein de son entreprise ? Pour plusieurs sénateurs, ces auditions donnent l’impression d’une multinationale qui se comporte comme si elle évoluait dans un cadre distinct de celui qui s’impose aux autres acteurs économiques. Refus de répondre, invocation systématique de procédures judiciaires, dilution des responsabilités : autant d’éléments qui alimentent le soupçon d’une stratégie visant à gagner du temps et à éviter toute mise en cause directe.
La commission sénatoriale doit rendre son rapport dans les prochains mois. Il pourrait éclairer non seulement les pratiques des industriels de l’eau en bouteille, mais aussi les failles d’un système de contrôle public que certains jugent aujourd’hui largement dépassé face à la puissance de groupes comme Nestlé.
Avec AFP
Photo. Usine de Vergèze dans le Gard
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Chronologie Nestlé. Un géant de l’agroalimentaire au passif sanitaire chargé
Depuis près de 160 ans, Nestlé a été confronté à des controverses majeures dans plusieurs domaines : nutrition infantile, gestion de l’eau, travail des enfants, déforestation, pollution plastique, sécurité alimentaire.
Années 1970-1980 : le scandale fondateur
1973 – Premières accusations d’ONG contre la promotion agressive de lait infantile dans les pays pauvres.
1974 – Publication du rapport The Baby Killer dénonçant les pratiques marketing de Nestlé.
1977 – Lancement d’un boycott mondial de Nestlé.
1978 – Auditions du Congrès aux États-Unis sur la commercialisation du lait en poudre.
1981 – Adoption par l’Organisation mondiale de la santé du code international sur les substituts du lait maternel.
1984 – Suspension du boycott après promesse de réformes.
1988 – Reprise du boycott par des ONG accusant Nestlé de continuer certaines pratiques.
Années 1990 : mondialisation et premières controverses environnementales
1990 – Critiques sur la publicité pour aliments infantiles dans plusieurs pays.
1997 – Accusations d’exploitation abusive de ressources en eau dans le Michigan aux États-Unis.
1998 – Procès locaux concernant le pompage d’eau souterraine pour l’eau embouteillée.
Années 2000 : droits humains et chaînes d’approvisionnement
2000 – Révélations sur le travail des enfants dans la production de cacao en Côte d’Ivoire.
2001 – Signature du protocole Harkin-Engel pour lutter contre le travail des enfants dans le cacao.
2002 – Critiques sur les conditions de travail dans certaines usines.
2003 – Accusations d’exploitation de l’eau au Pakistan, accusée d’assécher des nappes locales.
2005 – Plainte aux États-Unis contre Nestlé pour complicité d’esclavage dans les plantations de cacao.
2006 – Critiques sur la qualité nutritionnelle de produits destinés aux enfants.
2007 – Accusations de publicité trompeuse sur certains produits santé.
Années 2010 : environnement, eau et droits humains
2010 – Campagne de Greenpeace accusant Nestlé d’utiliser de l’huile de palme liée à la déforestation en Indonésie.
2011 – Engagement de Nestlé à lutter contre la déforestation dans ses chaînes d’approvisionnement.
2012 – Critiques sur les volumes d’eau pompés en Californie durant la sécheresse.
2013 – Accusations de travail forcé dans certaines chaînes d’approvisionnement.
2014 – Procès autour de l’eau embouteillée dans plusieurs États américains.
2015 – Nestlé désignée comme l’un des plus grands producteurs mondiaux de déchets plastiques par l’ONG Break Free From Plastic.
2016 – Accusations sur les quantités de sucre dans certains produits pour enfants.
2017 – Rapport interne révélant du travail forcé dans la pêche en Thaïlande.
2018 – Critiques sur l’exploitation d’eau au Canada.
2019 – Contestations locales contre l’exploitation d’eau par Nestlé dans plusieurs régions.
Années 2020 : crises sanitaires et environnementales
2020 – Critiques sur l’empreinte plastique mondiale de Nestlé.
2021 – Enquêtes sur l’utilisation de traitements non conformes pour certaines eaux minérales.
2022 – Débat sur la privatisation de l’eau en Europe.
2023 – Critiques sur la gestion des ressources en eau dans plusieurs pays.
2024-2026 : scandales récents en France et en Europe
2024 – Révélations journalistiques sur l’utilisation de traitements interdits pour certaines eaux minérales. Marques concernées : Perrier – Vittel – Hépar
2024 – Ouverture d’une enquête parlementaire française.
2025 – Auditions de dirigeants de Nestlé Waters au Sénat.
2025 – Critiques sur la gestion de la ressource dans l’usine Perrier de Vergèze dans le Gard.
2026 – Rappels internationaux de lait infantile pour suspicion de contamination bactérienne.
2026 – Dépôts de plaintes par des associations de consommateurs.







