Le chien de Tania échappe à la “dog sitter”. Déchirée par cette perte, la jeune femme décide d’agir. Rapidement, les réseaux en effervescence se mobilisent pour le retrouver. La course effrénée durera cinq nuits et 6 jours, jusqu’aux retrouvailles. Mais un évènement inattendu viendra soudainement perturber la joie qui explose dans la communauté WhatsApp.


 

Mercredi 4 mars à 8h00 du matin, Peter, dit Pitou, chien roumain au parcours douloureux, adopté par Tania, échappe à sa “dog sitter”. Il trace tout droit, traverse un boulevard, manquant de se faire écraser, et sa course éperdue le mène dans le 5e arrondissement de Paris aux alentours du Jardin du Luxembourg.

Cette première indication de lieu sera dévoilée après que sa maîtresse, paniquée, ait déclenché une alerte générale, qui fait boule de neige et enflamme les réseaux. La mobilisation s’organise à vitesse grand V. Le soir même un fil WhatsApp est créé et l’organisation, quasi militaire, pour retrouver Peter se met en place : carte interactive des lieux où il est repéré, géolocalisation partagée pour gérer la répartition des battues, placardage d’affiches dans tout Paris… en quelques jours le groupe grandit pour devenir une communauté de 254 membres ou plus.

Mais Peter, ce filou, apparait et disparait sans qu’il soit possible de l’attraper. Nuit et jour des gens le cherchent, dans les squares, les rues, sur les quais, les bosquets, les cartons, le moindre recoin est fouillé. Une voyante propose son aide, mais sans grand succès. Une autre dit avoir parlé à distance avec le chien qui se reposerait dans un jardin.

Les témoignages arrivent, certains peu fiables, mais rien n’est laissé de côté. Qu’est-il arrivé à Peter, serait-il blessé à la patte comme le dit un témoin qui l’aurait vu en compagnie d’une vieille dame ? L’a-t-elle emmené ? Se cache-t-il, sur le qui-vive, ne se montrant qu’à l’aube ou le soir tard quand les rues se désertifient pour se nourrir de restes de poubelles ?

Les recoupements se font méthodiquement. Les recherches se focalisent sur le 5e et 6e arrondissements et autour du domicile de Tania. On prévient éboueurs, joggers, gardiens de square, police municipale, des SDF sont sollicités…

Les gens se précipitent sur les lieux où le chien est signalé, mais Peter échappe à chaque fois à la traque. Le quatrième jour, le découragement est perceptible, mais certains participants relancent la dynamique et ça fonctionne. Les recherches reprennent de plus belle. On sent sur le fil une véritable empathie, une vraie cohésion, un respect de l’autre, malgré les différences notables de sensibilité ou d’approche. Certaines personnes se connaissent, d’autres se découvrent, font les recherches ensemble, tout le monde poste avec humour et fait part des expériences positives ou négatives.

Le week-end arrive, Peter, ce filou, est toujours manquant. Les recherches continuent, nuit et jour. Samedi 7 mars, l’espoir revient après un long suspense. Pitou a été vu se baladant « en forme et détendu » sur le parvis de Notre Dame. Mais la battue, une fois de plus, ne donne rien. Le jour suivant, un appel : Pitou a été repéré en train de manger les restes d’une poubelle en face de la Péniche du cœur, quai Saint Bernard. Des personnes foncent sur les lieux, croient l’avoir encerclé, mais non, Peter s’est à nouveau évaporé. Ça en devient désespérant. Mais pourquoi les personnes qui signalent le chien n’essaient-elles pas de l’attraper ?

En attendant, sur les réseaux, Instagram, Tik Tok et j’en passe, l’histoire passionne et fait des milliers de vues.

Lundi 9 mars, toujours rien. L’espoir de retrouver le chien commence sérieusement à s’amenuiser. Mais vers 13h, rebondissement. Un message audio de Tania secoue violemment le fil WhatsApp : Pitou a été signalé dormant dans le jardin du Grand hôtel des rêves, un théâtre du 5e arrondissement. Tania annonce à la communauté qu’elle y fonce. Suspense… C’est bien son Peter, qui est là, dans le jardin ! La jeune femme envoie une vidéo à la communauté : les retrouvailles sont plus qu’émouvantes. On voit  Tania remercier les personnes qui ont prévenu. Affamé, Pitou dévore une barquette de viande pour chien.

La joie éclate sur les réseaux, énorme, démesurée, les gens pleurent, rient, hurlent de bonheur. Tania est portée aux nues, la détermination sans faille de l’égérie au grand cœur est saluée de tous. Elle a mené un combat éreintant, gagné grâce à l’implication de tous. Quant à Pitou, le petit roumain, il est devenu Star.

Fin de la story ? Non.

Alors que l’énorme déferlement d’émotions transcrit dans les centaines de posts n’est pas loin de faire exploser le serveur de Marc Zuckerberg, un message arrive. Posté par Mohamed de Gaza. Ami de Tania, il est heureux qu’elle ait enfin retrouvée son chien.

Mais le message prend une tournure, hors sujet pour beaucoup.  Le jeune homme se met à parler de sa situation : « pendant la guerre, j’ai terminé mes études, malgré les meurtres, la destruction, la famine. J’ai obtenu le certificat de pharmacien, le voici ». Il poste son diplôme. Le message fait plus que surprendre, il sidère. La story semble subitement suspendue.

Mohamed poste une main ouverte sur laquelle est inscrit : « ne nous oubliez pas ! » puis fait visiter ce qu’il reste de son appartement, un amas de décombres. Arrivent ensuite des vidéos de Gaza détruite, on voit de la fumée noire sortant des immeubles en ruines, le ciel éclairé par les drones et les missiles, la triste réalité du quotidien des gazaouis, que trop de personnes ignorent. Les images parlent d’elles-mêmes, aucun commentaire politique n’est fait. Ça aurait pu être Gaza, le Liban, le Congo, partout où la guerre fait rage, décimant les populations qui n’ont rien demandé.

Sur le fil WhatsApp environ 140 personnes sont présentes à cet instant. Le post du jeune gazaoui entraîne plusieurs réactions : en premier lieu et majoritaire, le silence et la non-réaction. On ne se mouille pas. En deuxième, l’empathie et la compréhension pour une cinquantaine de personnes. Et en trois, le rejet, minoritaire. Dont le message d’un dénommé Duc, brutal : « ce n’est pas un groupe politique, kick svp ».

Sa réponse entraîne rapidement quelques réactions de colère, aussi validées par une cinquantaine de personnes : « Nos vies qu’elles soient palestiniennes ou de chiennes ne sont pas politiques, elles comptent comme la tienne, Duc. » « En espérant, que tous autant que vous êtes (…) mettiez autant d’énergie pour relayer l’actualité… », « Les gens plus empathiques avec les chiens qu’avec les humains, ça m’épatera toujours. »  « Attention habibi, des gens, comme lui, te lises », « Alors que mon oncle chirurgien est bloqué sous les bombes au sud du Liban, j’ai passé chaque jour et soir à marcher dans Paris pour retrouver Peter (…) Duc est en sécurité ici, qu’il ferme sa gueule, s’il ne peut pas faire preuve d’humanité. Comme nos chiens, on devrait fermer nos gueules quand on a rien à dire. Hâte de célébrer Peter »…

Tania qui travaille, découvre la polémique en train d’enfler. Dans le message vocal qu’elle laisse, on la sent un instant désarçonnée, puis elle se reprend et argumente en revendiquant son amitié : « Oui, ce n’est pas l’endroit, mais ce groupe est plein d’humanité et l’humanité se loge partout. Gaza en a besoin. Mohamed et Ali vivent à Gaza, ils vivent une tragédie immense, ce qui demande bienveillance et respect par rapport à ce qu’ils vivent… nous les aimons et nous les apprécions, pendant 6 jours et cinq nuits mon monde entier n’était que et uniquement Peter, malheureusement le monde continue de tourner et c’est l’horreur, gardez les cœurs ouverts s’il vous plait… »

La communauté semble se détendre. Tania remercie chaleureusement tous les participants et promet à tous une fête : «  Que le côté spirit de certains ait pu parfois agacer le côté cartésien d’autres, j’ai trouvé ça drôle, (…) mais j’ai aimé cet aspect hétéroclite, l’humanité et l’empathie commune… Il y a aussi des différences dans les perceptions, effectivement tout est politique et c’est très important aussi de savoir ce qu’il se passe dans le monde. (…) Gardons cet aspect hyper communautaire qui a rassemblé d’un coup et fait un miracle absolu pour moi », conclut-elle.

L’heure est au décollage des affiches. La séparation semble difficile et sur le fil de discussion, la communauté continue d’échanger. Gageons qu’émergeront de cette aventure de nouvelles idées, des histoires d’amour et pourquoi pas, qui sait, une émission réseau réalité, un spectacle, un Peter influenceur ?

Conclusion, saluons l’amour indéfectible, ayez les yeux ouverts sur le monde, toute vie compte, et mettez un GPS à votre compagnon ou compagne qui pourrait bien, avec sa truffe, vous mener par le bout du nez…

Sasha Verlei

Sasha Verlei journaliste
Journaliste, Sasha Verlei a de ce métier une vision à la Camus, « un engagement marqué par une passion pour la liberté et la justice ». D’une famille majoritairement composée de femmes libres, engagées et tolérantes, d’un grand-père de gauche, résistant, appelé dès 1944 à contribuer au gouvernement transitoire, également influencée par le parcours atypique de son père, elle a été imprégnée de ces valeurs depuis sa plus tendre enfance. Sa plume se lève, témoin et exutoire d’un vécu, certes, mais surtout, elle est l’outil de son combat pour dénoncer les injustices au sein de notre société sans jamais perdre de vue que le respect de la vie et de l’humain sont l’essentiel.