Le président américain entraîne les États-Unis dans un conflit majeur sans avoir consulté le Congrès ni expliqué de façon cohérente ses objectifs, dénonce le quotidien new-yorkais de centre gauche. Si une intervention armée pourrait se justifier pour empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire, concède le comité éditorial, Donald Trump « s’engage dans une voie téméraire » et piétine une fois de plus le droit international, accuse le New York Times.
Pendant sa campagne présidentielle de 2024, Donald Trump a promis aux électeurs qu’il mettrait fin aux guerres – et qu’il n’en commencerait pas. Or au cours de l’année 2025, il a ordonné des frappes militaires dans sept pays. Manifestement, il prend de plus en plus goût aux interventions militaires.
À présent, il vient d’ordonner une nouvelle attaque contre la République islamique d’Iran, en coopération avec Israël. Selon des responsables américains, cette attaque devrait être d’une ampleur bien plus importante que les bombardements ciblés de sites nucléaires en juin. Cependant, Trump ne donne aucune explication crédible sur les raisons pour lesquelles il risque la vie des membres de nos forces armées et expose notre pays à des représailles iraniennes de grande ampleur. Il n’a par ailleurs pas consulté le Congrès, qui, selon la Constitution, est le seul pouvoir autorisé à déclarer une guerre. Et pour justifier cette opération, il a émis des arguments variables et parcellaires, notamment : il tient – par moments – à soutenir le peuple iranien, héroïque, qui proteste contre son gouvernement tyrannique, et il exige que l’Iran renonce à vouloir se doter de l’arme nucléaire.
Trump a affirmé que les frappes de juin avaient “anéanti” le programme nucléaire iranien, une affirmation démentie à la fois par le renseignement américain et par cette nouvelle attaque. Ce mensonge met en évidence le peu de considération que Trump accorde à son devoir de dire la vérité lorsqu’il engage l’armée américaine dans un conflit armé. Ce mensonge montre aussi que les Américains ne doivent guère accorder de crédit à ses déclarations sur les objectifs et les résultats de sa liste d’aventures militaires toujours plus nombreuses.
Avec ces nouvelles frappes en Iran, Trump s’engage sur une voie téméraire. Ses objectifs sont flous. Il ne s’est pas assuré de pouvoir compter sur un soutien international et intérieur qui maximiserait ses chances de réussite. Enfin, il piétine le droit national et le droit international sur la guerre.
Des justifications absentes
Le régime iranien ne mérite assurément aucune sympathie. Depuis sa révolution il y a quarante-sept ans, il multiplie les horreurs et cause d’immenses souffrances – à son propre peuple, à ses voisins et au monde. Rappelons qu’en ce début d’année, il a massacré des milliers de manifestants. Du reste, le gouvernement iranien représente une menace particulière car il cumule une idéologie meurtrière et des ambitions nucléaires. Et les présidents américains des deux partis ont eu raison de vouloir empêcher Téhéran d’obtenir la bombe.
Nous reconnaissons que cet objectif peut justifier, à un moment donné, une intervention militaire. D’une part, si on laissait l’Iran emboîter le pas à la Corée du Nord et se doter de l’arme nucléaire après avoir, pendant des années, abusé de la patience de la communauté internationale, les conséquences seraient trop graves. De l’autre, un conflit avec l’Iran pour lutter contre son programme nucléaire semble aujourd’hui présenter moins de risques que par le passé.
Depuis les attaques du 7 octobre 2023, Israël a réduit les menaces que représentent le Hamas et le Hezbollah (deux des organisations terroristes à la botte de l’Iran), attaqué directement l’Iran et, avec l’aide de ses alliés, largement contenu sa riposte. Cet affaiblissement de l’Iran a donné la confiance nécessaire aux rebelles de Syrie pour marcher sur Damas et renverser l’effroyable régime d’Assad, allié de longue date de Téhéran. Et le gouvernement iranien n’a quasiment pas réagi. L’histoire récente montre donc que les actions militaires, malgré leur coût terrible, peuvent avoir des conséquences positives.
Un président américain responsable avancerait une argumentation solide en faveur d’une action plus poussée contre l’Iran. Il expliquerait clairement ses objectifs et l’opportunité de passer à l’attaque maintenant. Il solliciterait par ailleurs l’approbation du Congrès et s’assurerait du soutien d’alliés internationaux.
Par ailleurs, un président responsable serait contraint de reconnaître que ce nouveau conflit avec l’Iran risque de moins bien se passer que les dernières attaques américaines. L’Iran reste de fait un pays avec une armée imposante. Et toute attaque contre l’Iran met en péril les vies des soldats, des diplomates et d’autres Américains vivant dans la région.
Trump, lui, se contente de dire aux Américains et au monde qu’il attend d’eux une confiance aveugle. Or il n’a rien fait pour mériter cette confiance.
Le Congrès doit mettre des limites
Conscients de l’irresponsabilité de Trump, certains membres du Congrès ont entrepris de poser des limites à une intervention contre l’Iran. À la Chambre des représentants, Ro Khanna, élu démocrate de Californie, et Thomas Massie, élu républicain du Kentucky, ont proposé une résolution visant à empêcher Trump de commencer une guerre sans l’aval du Congrès. Cette résolution rappelle que le Congrès n’a autorisé aucune attaque contre l’Iran et exige le retrait des troupes américaines dans un délai de 60 jours. Par ailleurs, Tim Kaine, sénateur démocrate de Virginie, et Rand Paul, sénateur républicain du Kentucky, plaident en faveur d’une mesure similaire au Sénat. Le début des hostilités ne doit pas les dissuader de faire adopter ces textes. Une affirmation ferme de l’autorité du Congrès constitue la meilleure manière de poser des limites au président.
Comme Trump n’a clarifié ni ses objectifs ni sa stratégie, cette nouvelle opération militaire provoque une incertitude majeure. Les Américains ne savent pas si ces frappes que leur président a ordonnées en leur nom ont pour but principal de lutter contre le programme nucléaire iranien ou bien d’aller jusqu’à renverser le gouvernement du Guide suprême, Ali Khamenei [samedi 28 février, Trump a appelé le peuple iranien à renverser le régime après les bombardements].
Dans le premier cas, le moins ambitieux, l’Iran ne manquera pas de vouloir reconstruire son programme nucléaire au cours des prochaines années. Aussi cette question se pose-t-elle : les États-Unis sont-ils prêts à s’engager dans un cycle d’opérations militaires qui durera de longues années ? Dans le second cas, Trump n’a fourni aucun élément qui pourrait laisser espérer que cette opération s’achèvera mieux que les tentatives, en ce début de XXIe siècle, de renverser les régimes irakien et afghan.
Maintenant que l’opération militaire a commencé, nous ne pouvons qu’espérer qu’elle épargnera, autant que possible, la vie des troupes américaines chargées de la mener à bien et celle des nombreux Iraniens innocents qui souffrent depuis trop longtemps des violences de leur gouvernement. Et nous regrettons que Trump ne considère pas la guerre comme l’affaire grave qu’elle est.







