Dans le scandale des laits infantiles contaminés à la toxine céréulide, l’État ne protège pas les familles mais s’aligne sur les industriels. Malgré des nourrissons hospitalisés et deux décès, les autorités renvoient les parents vers Nestlé pour analyser les produits incriminés, acceptant l’opacité et le risque de récidive.
Vingt-quatre familles attaquent aujourd’hui l’État et les industriels pour mise en danger délibérée. Une démarche rare, lourde, et révélatrice d’un dysfonctionnement profond : même face à un empoisonnement involontaire de bébés, les pouvoirs publics ne produisent pas la vérité sanitaire. L’enquête de la cellule d’investigation de Radio France montre qu’à peine deux poudres de lait ont fait l’objet d’analyses officielles, alors que de nombreux nourrissons ont présenté des symptômes graves après avoir consommé des laits Guigoz rappelés.
Apolline, mère d’Auguste, cinq mois et demi, décrit des semaines de vomissements et de diarrhées. Lorsqu’elle demande une analyse indépendante, l’administration lui explique que les tests seront réalisés par Nestlé, « à la demande » des autorités. Même logique pour Stéphane, dont la fille de quatre mois a été hospitalisée trois jours : la Direction départementale de la protection des populations (DDPP) lui indique que l’État ne dispose pas des méthodes pour détecter la toxine et que l’industriel doit gérer la suite. Lucie, de son côté, n’a jamais reçu de réponse des autorités après l’hospitalisation de son bébé, mais a bien reçu un mail de Nestlé avec un bon de retour pour la poudre suspecte.
Les réponses des ministères de la Santé et de l’Agriculture, recueillies par la cellule d’investigation de Radio France, confirment cette défaillance : les analyses sont « priorisées », confiées aux exploitants eux-mêmes, tandis que l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), seul laboratoire public capable de détecter la toxine céréulide, manque de moyens. Une situation en contradiction avec la réglementation, qui prévoit des enquêtes indépendantes menées par les services de l’État.
Attaquer en justice une multinationale peut permettre de faire émerger des faits, rarement de rééquilibrer le rapport de force. Les procédures sont longues, les preuves fragiles, les responsabilités diluées. Ce dossier le rappelle crûment : tant que l’État laissera les industriels enquêter sur leurs propres produits, la justice restera un recours limité, et la protection des citoyens, secondaire.
Lire l’enquête : « Laits infantiles contaminés : 24 familles attaquent l’État et les industriels et réclament des analyses indépendantes », de la Cellule d’investigation de Radio France.
Photo d’archive. Pour rappel, l’ONG foodwatch avait tiré le signal d’alarme en 2019 en présentant les résultats de sa campagne de tests. Ceux-ci avaient révélé qu’un lait de Nestlé et un de Danone étaient contaminés par des quantités préoccupantes d’hydrocarbures.







