Vitrines brisées, menaces, pressions politiques : les librairies sont devenues des cibles dans une guerre idéologique qui fragilise la liberté d’expression. Les libraires, éditeurs, auteurs et collectifs prennent la parole dans cette tribune pour alerter sur le basculement démocratique en court.
Un matin, une librairie ouvre avec une vitrine brisée. Des tags, des menaces, parfois des intimidations répétées. Ailleurs, une rencontre est perturbée, un livre devient motif à dénonciation, des salariés sont pris pour cible. Ces scènes ne sont plus exceptionnelles. Elles se multiplient, partout en France, et dessinent un paysage préoccupant : celui d’espaces culturels attaqués pour ce qu’ils incarnent, la circulation libre des idées.
Ces violences, portées par des groupuscules d’extrême droite, s’inscrivent dans une guerre idéologique menée à bas bruit. Une guerre où l’intimidation tient lieu de débat, et où l’autocensure devient un réflexe de survie. Ce qui alarme aujourd’hui les libraires, c’est autant cette offensive que la faiblesse des réponses politiques.
Quand des librairies agressées ne sont pas clairement protégées, quand des procédures policières prennent le pas sur le soutien, quand certains responsables publics entretiennent la confusion, c’est l’équilibre démocratique qui se fissure.
À l’approche des élections municipales, les candidates et candidats ne peuvent plus se contenter de déclarations générales sur la culture et la liberté d’expression. Défendre les librairies, c’est défendre la démocratie, cela suppose un positionnement clair face à la guerre idéologique en cours.
Nous publions cette tribune signée par plus de 500 libraires, éditeurs, auteurs et collectifs, qui alertent sur la multiplication des actes de vandalisme, d’intimidation et de pressions visant les librairies. Ces atteintes répétées à la liberté d’expression, nourries par l’exacerbation des antagonismes participe d’une guerre idéologique. Elle est le signe d’un basculement démocratique bien réel.
Tribune
Les libraires ont de la mémoire, ça fait partie du métier. Nous, libraires antifascistes cosignataires d’une tribune en juin 2024 face au danger imminent que représentait la possible formation d’un gouvernement d’extrême droite, rejoint.e.s aujourd’hui par des acteur.ice.s de la chaîne du livre, souhaitons dénoncer le vandalisme antidémocratique, les atteintes à la liberté d’expression dont certain.e.s de nous ont été victimes et qui nous affectent tou.te.s dans l’exercice de notre métier, ainsi que le basculement dont elles sont le signe.
L’assaut prend différentes formes : agressions, intimidations, diffamations, dégâts matériels, cyberharcèlements, pressions d’élu.e.s, etc. Toutes ces pratiques s’inscrivent dans le sillon d’une dégradation de la vie démocratique qui se manifeste notamment par un accroissement de la polarisation partisane.
Depuis plus de deux ans, nos librairies sont particulièrement affectées par les intimidations liées à l’exacerbation des antagonismes résultant des attaques meurtrières du Hamas, de la recrudescence de la colonisation israélienne dans les Territoires occupés, et de la guerre génocidaire toujours en cours à Gaza.
Nos librairies sont ciblées pour divers motifs : la présence d’un photographe et de son livre sur les refuzniks israélien.ne.s (Les Jours heureux, Rosny-sous-Bois), d’un livre de coloriage sur la Palestine (Violette and Co, Paris), d’une voix juive critique d’Israël (Transit, Marseille), d’une rapporteuse spéciale de l’ONU (Petite Egypte, Paris), l’accueil d’une partie du colloque sur la Palestine annulé par le Collège de France (La Libre Pensée, Paris). Nos vitrines ont été souillées, taguées ou brisées, nos locaux vandalisés à Marseille (Petit Pantagruel), à Périgueux (Les Bullivores), à Nantes (Les Vagues), Paris (La Brèche, La Tête ailleurs, Rerenga) – et cette liste est non exhaustive.
Violette and Co prise pour cible
A la suite de ces multiples actes de vandalisme, il faut désormais ajouter la pression économique et politique employée par la droite parisienne. En effet, le 20 novembre, plutôt que de condamner ces violences, le groupe politique de la ministre de la Culture et candidate à la mairie de Paris Rachida Dati a profité de l’absence de la majorité municipale (réunie au sommet international des maires contre l’antisémitisme) et a obtenu le rejet d’une importante subvention à quarante librairies au seul motif que parmi elles figurait la librairie Violette and Co, harcelée et vandalisée cet été, et depuis prise pour cible de manière répétée par la droite parisienne. Que Violette and Co soit une nouvelle fois désignée comme responsable du vote de la droite et de l’annulation de près de 500 000 euros de subventions relève d’un acharnement désormais manifeste, et interroge sur les motivations réelles d’un ciblage qui s’exerce contre la seule librairie ouvertement lesbienne de Paris.
Il faut prendre la mesure des faits : que des élu.e.s se fassent le relais d’une campagne de haine et de diffamation plutôt que de défendre la liberté éditoriale – que l’on apprécie ou non l’ouvrage en question (qui n’est frappé d’aucune interdiction) –, cela devrait toutes et tous nous inquiéter sur le projet politique qui est à l’œuvre, et ce d’autant plus que toute la manœuvre procède d’une falsification.
Le livre incriminé chez Violette and Co est le même qui a servi de prétexte, le 9 février, à la perquisition par les forces israéliennes de la librairie Educational Bookshop à Jérusalem-Est, et à l’arrestation des deux libraires Mahmoud et Ahmed Muna, pour « trouble à l’ordre public ». Trouble provoqué, à Jérusalem comme à Paris, par le titre du livre de Nathi Ngubane : « From the River to the Sea » [« Du fleuve à la mer », NDLR].
Fondamentaux de l’extrême droite
L’intitulé de ce livre réfère à un slogan qui – s’il est de nos jours associé au peuple palestinien et à ses soutiens – a fait l’objet d’une circulation et d’appropriations plurielles par différents protagonistes du conflit au fil des années. Selon l’historien Vincent Lemire, ce slogan recouvre d’abord une réalité israélienne, celle d’une pratique et d’un discours visuel qui interdit toute représentation de la ligne verte (qui sépare Israël et les Territoires occupés) sur les cartes dans les écoles, les administrations, les stations-service, etc., du pays. Il reflète donc un projet expansionniste et colonial israélien, décliné sous de multiples formes jusqu’au titre d’un chant patriotique chanté par des enfants israéliens dans le film « Happy Birthday, Mr Mograbi ! » (Avi Mograbi, 1998). Son emploi par les Palestinien.ne.s précède, lui, de plusieurs décennies la création du Hamas (1987) et recouvre dans son usage le plus courant une double revendication : l’autodétermination dans les Territoires palestiniens occupés et l’égalité des droits en Israël.
Il est dès lors non seulement fallacieux d’attribuer uniquement à ce slogan « la volonté de détruire Israël », mais également une preuve de pure manipulation lorsque certain.e.s opèrent un glissement entre antisionisme et antisémitisme, dès lors qu’il s’agit de revendiquer des droits pour les Palestinien.ne.s. Ces glissements de sens et ces pressions politiques contribuent tour à tour à délégitimer la primauté du droit international et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; à entraver la diversité des lignes éditoriales et la diffusion des savoirs – y compris académiques – sur un conflit dont la complexité et la sensibilité ne sont plus à démontrer ; et à affaiblir la vie démocratique en attaquant le rôle que jouent nos librairies dans l’accès à la pluralité des idées.
Les attaques dont nous sommes la cible et l’instrumentalisation partisane des financements dépassent la lutte contre l’antisémitisme ou les positions divergentes sur le conflit israélo-palestinien, elles dépassent bien sûr la chaîne du livre. Ces pressions politiques témoignent d’un basculement toujours plus manifeste dans une forme de gouvernement où l’opinion peut se substituer au droit comme aux faits, où la violence et l’intimidation deviennent des outils prisés pour restreindre la diversité des points de vue, et où les polémiques servent à jeter le discrédit sur toute la production de connaissances.
Si la droite ou quelque autre parti choisit, dans sa course à l’échalote, d’appliquer les fondamentaux de l’extrême droite, qu’ils n’espèrent ni notre silence, ni notre peur, ni encore moins notre « vote utile ». Nous continuerons à défendre fermement le rôle des librairies indépendantes dans la diffusion des savoirs et leurs potentialités émancipatrices dans une société démocratique.
Photo. Berlin 1933 : les nazis brûlent des livres, un prélude à la Shoah. DR
Cette tribune est parue dans le NouvelObs en décembre 2025
Lire aussi : Politique du livre Lettre ouverte au président de la République







