Alors que la grève à Radio France entre dans sa deuxième semaine, les négociations piétinent. Derrière le bras de fer social, ce sont les transformations structurelles du service public qui sont mises en cause : centralisation croissante, affaiblissement du local, précarisation des contenus, recul de l’investigation autant de symptômes d’une crise autour du traitement de l’information.


 

Une grève qui dure… et qui en dit long, la mobilisation à Radio France frappe là où cela fait mal : les antennes. En particulier dans les stations locales du réseau Ici, où l’on ne compte plus les matinales annulées, les programmes perturbés, ou les CDD mobilisés pour pallier les absences. Le cœur du conflit ? Un désaccord profond sur la direction prise par le service public de l’audiovisuel. L’une des principales pierres d’achoppement réside dans la nouvelle organisation des antennes locales. Les personnels dénoncent une grille « imposée par Paris », et des décisions « verticales » déconnectées du terrain. Quarante et une stations locales avaient déjà tiré la sonnette d’alarme dès le printemps, en alertant sur la perte d’autonomie éditoriale. Résultat : un sentiment croissant d’inutilité, une perte de sens, et la peur de devenir de simples relais de la parole nationale. La promesse de « renforcer la place du local » faite récemment par la direction n’a pas convaincu, faute d’engagements concrets.

 

Centralisation et contenus appauvris


Autre inquiétude majeure : la dégradation des contenus. Les rediffusions se multiplient, parfois au détriment du direct. « Il y avait tellement de rediffusions que j’ai cru qu’on avait fusionné avec l’INA », ironisait récemment l’humoriste Charline Vanhoenacker. Derrière la blague, une réalité plus amère : les moyens baissent, la production originale s’effrite, et les antennes peinent à suivre le rythme éditorial attendu d’un service public. La réduction du programme Secrets d’info1 à une diffusion mensuelle a été perçue comme un coup de plus porté au journalisme d’enquête. Pour les syndicats, ce choix éditorial s’inscrit dans une logique de rentabilité immédiate au détriment du travail de fond. Loin du simple fact-checking, le journalisme d’investigation demande du temps, des ressources et de la stabilité – des conditions qui semblent se raréfier à Radio France.

 

Un malaise profond sur le sens du service public


Si la direction parle de « concertation » et de « dialogue social », les syndicats dénoncent un simulacre. Pas de mandat clair pour les négociateurs, pas de remise en cause réelle des projets, et des « discussions préalables » souvent stériles. La proposition d’ouvrir une « session » de dialogue sans agenda ni objectif concret est perçue comme une tentative de décrédibiliser le mouvement. La situation des salariés de Mouv’, laissés sans affectation après la suppression de la fréquence FM de la chaîne, alimente la colère. Pour les syndicats, il s’agit là d’un précédent dangereux qui pourrait à terme concerner d’autres antennes, comme France Musique. La direction, elle, se refuse à fournir des garanties précises.

Au-delà des revendications catégorielles, cette grève met au jour un désaccord fondamental sur la mission même de Radio France. Faut-il encore des radios locales capables de raconter leur territoire, ou de simples relais homogénéisés de contenus nationaux ? Le conflit révèle une fracture entre une vision industrielle et centralisée du média, et une conception enracinée, vivante, territoriale du journalisme.

Une direction à court d’arguments ?


Face à ce malaise, la présidente Sibyle Veil et la direction de Radio France peinent à apporter des réponses convaincantes. Les syndicats dénoncent des « éléments de langage » creux, une « déloyauté syndicale » supposée, et surtout une incapacité à entendre les signaux d’alerte. Alors que la grève se poursuit, l’entreprise semble davantage chercher à l’épuiser qu’à la résoudre. Le conflit qui secoue Radio France n’est pas qu’un désaccord sur des emplois du temps ou des grilles d’été. Il reflète une crise plus large du service public d’information, à l’heure où l’autonomie éditoriale, la richesse des contenus et le journalisme de terrain sont menacés. Si la direction veut éviter l’enlisement, elle devra revoir en profondeur sa manière de conduire le changement – non contre, mais avec ceux qui font vivre l’antenne.

Notes:

  1. La directrice de l’information de Radio France, Céline Pigalle, a annoncé fin juin en conférence de rédaction que l’émission Secrets d’info, diffusée jusqu’ici chaque semaine, deviendrait mensuelle. Elle a avancé comme arguments l’envie de donner plus de temps aux journalistes pour enquêter, y compris pour être capable de réagir rapidement à des sujets qui émergent dans l’actualité.
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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.