Grande Exposition d’automne à Montpellier, « Le Canada et l’impressionnisme Nouveaux horizons » nous invite à reprendre le chemin du musée. Le plaisir irremplaçable de la peinture à retrouver dans les meilleures conditions sanitaires, du 19 septembre au 3 janvier, au Musée Fabre.


 

Connaissez-vous l’impressionnisme canadien ? Bien avant le jour J en Normandie, à la fin du XIXe et au début du XXe, des artistes canadiens débarquent en France. Au cœur de l’effervescence impressionniste, ils vont découvrir la liberté et sortir des carcans de l’art académique alors qu’ils étaient venus en acquérir les techniques. Ce pan méconnu de l’histoire de l’art ou, selon les mots du Directeur du musée, Michel Hilaire, cette « appropriation de la modernité impressionniste par les artistes canadiens » explore comment deux générations d’artistes ont contribué au mouvement international de l’impressionnisme et à l’avènement de la modernité dans leur patrie.

L’exposition a été présentée à la Kunsthalle München de Munich à l’été 2019, puis à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne au printemps dernier, avant d’être interrompue mi-mars suite aux mesures prises par les autorités pour limiter la propagation du Covid-19. Montpellier figure comme l’unique étape de cette proposition inattendue conçue par le musée national des beaux-arts du Canada. L’exposition sera ensuite montrée au musée des Beaux-Arts d’Ottawa.

Les sections organisées en thématiques rassemblent des œuvres de grands peintres canadiens entre 1880 et 1920. Avec plus de 100 toiles réalisées par 35 artistes, le parcours ne permet pas une plongée dans un univers singulier ou défini. L’intérêt de la proposition est de découvrir les liens transatlantiques qui se sont tissés entre les artistes français et canadiens de cette époque. Présente à Montpellier pour dévoiler l’exposition, la Directrice des services culturels de l’Ambassade du Canada en France, Caitlin Workman, évoque « la portée des relations interpersonnelles entre les artistes » mais aussi la longue histoire et l’importance de la diplomatie culturelle. «  La France a un grand savoir faire en la matière. Ce sont toujours les relations entre artistes qui sont à l’origine des échanges, l’intervention et les liens qui se tissent entre les institutions arrivent dans un second temps ».

 

Clarence Gagnon Train en hiver (1913-1914). Le motif immortalisé par la série de Manet sur la Gare Saint-Lazare est transposé dans les grands espaces canadiens. Photo DR altermidi

 

Les artistes fondent les liens vers un monde nouveau

À l’heure où de lourdes menaces pèsent sur les artistes et la liberté de création dans notre société globalisée, il n’est pas inutile de souligner la place prédominante des liens identitaires et sociaux tissés par les artistes. Le contexte historique de l’exposition s’avère de ce point vue éclairant.

En 1867, quatre provinces coloniales britanniques de la côte Est (Québec, Ontario, Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Écosse) s’unissent pour former la Confédération du Canada qui s’étendra progressivement jusqu’au début du XXe siècle.

En 1863, a lieu en France la création du Salon des refusés, en révolte manifeste contre l’art officiel centralisé. En 1865 Gustave Courbet, un familier de Montpellier dont trois tableaux avaient été refusés à l’exposition universelle, poursuit la révolte des peintres contre « l’establishmment ». La première exposition impressionniste de 1874 s’inscrit dans cette continuité. Elle met à mal le modèle économique de la peinture qui imposait que l’on réponde à des commandes et visaient à valoriser une institution ou un riche client. En se replongeant dans le contexte de la confédération qui vient d’accéder à l’indépendance, on comprend le pouvoir d’attraction que ce mouvement pouvait représenter pour les premiers jeunes peintres canadiens comme William Brymer ou Frances Jones qui arrivent à Paris dès 1878.

En 1882, le commissaire général du Canada à Paris, Hector Fabre, qui consacre son action au rapprochement culturel entre son jeune pays et la France, donne une traduction politique à cette ébullition artistique qui s’inscrit dans la modernité. «  L’ère moderne a élargi la sphère au sein de laquelle se meuvent, à côté des vieilles nations, les jeunes peuples […] une sorte d’égalité s’est établie entre grands et petit ».

 

Paysage avec coquelicots, William Blair Bruce, 1887. La méthode asymétrique et les coups de pinceau enlevés rappellent les premières toiles de Monet que Bruce côtoie de près.

 

En résonance avec le mouvement d’émancipation féminine

Les jeunes peintres canadiens – hommes et femmes – qui ne disposent pas d’école sur place entreprennent le voyage vers Paris, la capitale des arts de l’époque. La première génération arrive au début des années 1880 pour bénéficier des techniques académiques et bascule progressivement vers la modernité comme le donnent à voir les premières salles de l’exposition. « J’ai peur de finir machinalement quelque chose que j’aurais préféré laisser à l’état d’ébauche », confie William Blair Bruce qui abandonne la méthode académique en faveur d’une approche impressionniste. La seconde génération vient dans le but de découvrir la peinture moderne. Le parcours permet de suivre la mutation qui ne fait que croître. Elle sera stoppée par la guerre. Entre 1880 et 1944, on estime à environ 200 le nombre de peintres canadiens ayant été influencés par l’impressionnisme.

Le rôle joué par les artistes femmes au sein du mouvement est loin d’être négligeable. À Paris, l’école des beaux-arts et certaines académies privées avaient ouvert leurs portes aux femmes. Une salle thématique consacrée à des portraits offre un regard sur la condition des femmes en résonance avec le mouvement d’émancipation féminine qui se tenaient au Canada. Les impressionnistes ont renouvelé le genre du portrait, notamment féminin, en l’inscrivant dans des scènes de vie quotidienne. Alors que le nu est un genre quasiment inexistant au Canada, le mouvement contribue à son développement mais comme partout, le combat pour l’égalité et contre les représentations au sein du milieu artistique implique une vigilance de tous les instants. En 1914, lors d’une grande exposition, une suffragette déchire une vénus pour protester contre le regard qui est porté sur les femmes. Les canadiennes obtiennent le droit de vote en 1918, 26 ans avant les femmes françaises.

Une femme se détend avec une revue artistique et ne s’embarrasse pas de prendre la pose. Florence Carlyle, The studio 1903. DR altermidi

Les séjours en France de ces artistes canadiens auront été de durée variable. Certains s’y établissent véritablement comme James Wilson Morrice mais la plupart retournent dans leur patrie. « De retour chez eux, ils surent élaborer un vocabulaire pictural propre à leur identité, adaptant leurs impressions picturales à la lumière et aux paysages incomparables du Nord. » L’immensité de l’espace leur offre une inspiration sans limite et le paysage devient un genre de prédilection. La nouvelle génération d’artistes canadiens permettra en retour de nourrir la modernité française — post-impressionnisme, fauvisme… — jusqu’à la constitution en 1920 d’une école nationale conduite par deux groupes emblématiques : le Beaver Hall à Montréal et le Groupe des Sept à Toronto.

Avec cette exposition d’automne le Musée Fabre de Montpellier qui a lourdement subit les effets de la pandémie, avec 50% de visiteurs en moins, espère amorcer le retour d’un large public au sein de ses murs. Les expositions, consacrées à l’impressionnisme et au post-impressionnisme bénéficient d’une fréquentation du public très élevée. Cette adhésion durable démontre le besoin que nous avons de retrouver un contact avec les autres dans l’instant présent,  et celui de sentiments sans artifices. Dans le contexte des masques et des contrôles en tous genres « Le Canada et l’impressionnisme Nouveaux horizons » devrait favoriser le retour des métropolitains et d’un plus large public.

Jean-Marie Dinh

 


Le Canada et l’impressionnisme Nouveaux horizons  à découvrir jusqu’au 3 janvier 2021 à Montpellier. Le musée Fabre accueille les visiteurs de cette exposition dans les meilleures conditions. La fréquentation sera contrôlée avec une jauge appliquée de 150 personnes sur les 800m2 que compte l’exposition. Tous les billets d’entrée sont valables pour la journée entière. Ils donnent la possibilité de sortir du musée et d’y revenir pour poursuivre la visite. Musée Fabre – 39 boulevard Bonne Nouvelle à Montpellier. Renseignement : 04 67 14 83 00


Jean-Marie DINH
Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.