Dès l’arrivée à Barcelone le samedi 11 avril pour assister au départ de la Global Sumud Flottilla, on remarque que la ville-hôte des bateaux est aux couleurs de la Palestine partout, dans les rues, sur les murs, les balcons et les gens qui descendent au port, au pied des Ramblas et de la vieille ville, au moll de la Fusta où les bateaux sont amarrés.
Tout l’espace du moll est occupé, découpé entre : sur l’eau les bateaux à quai protégés pour leur sécurité par une surveillance constante jours et nuits, et à terre une grande scène qui accueillera les délégations des pays du monde entier. Pays Européens, d’Asie avec une très importante délégation de Malaisie et Indonésie, du Maghreb, d’Amérique Latine, du Canada et bien sûr de Palestine. Sur le parvis c’est un défilé de stands militants pour la Palestine, on y trouve de tout : de l’information, des livres, des pétitions, des photos, des bijoux, des vêtements aux couleurs du Boycott d’Israël et de l’histoire palestinienne. Plus loin, tout le week-end, ce sera possible de boire et de manger ; un vrai village politique, animé et vivant, d’autant que la scène sera occupée par moments de musique et de fête. Un important flot humain, dont l’ancienne maire de Barcelone Ada Colau, arpentera les quais tout au long de ces deux jours pour regarder, écouter, rencontrer, crier sa détermination, se retrouver depuis la marche sur le Caire ou bien la dernière flottille de Septembre, ou se découvrir et attendre le magnifique départ de tous les bateaux.
Entre les moments plus institués que seront les différentes conférences de presse, l’objectif était aussi de partir à la rencontre de personnes composant les équipages ou bien faisant partie de l’organisation à terre. C’est la première chose à réaliser, le travail de préparation à terre, de composition des équipages, de communication, d’organisation logistique et technique pour les bateaux, diplomatique, juridique, humaine, stratégique et politique pendant la navigation. Tout cela est essentiel pour que cette flottille 2026 soigneusement structurée ait des chances de réussir à briser le blocus de façon durable, son premier objectif. Cette flottille répond à l’urgence politique et humanitaire face à l’escalade de la violence au Moyen-Orient et l’effondrement des mécanismes internationaux de responsabilité : c’est une stratégie mondiale de mobilisation terrestre et maritime.
« Je navigue pour rester debout, pour rester puissant. »
Osman, Jihed et Felipe, respectivement turc faisant partie de la délégation des Pays-Bas, de Tunisie ou du Chili, me racontent l’origine de leur implication dans ce mouvement. Osman part avec la flottille : « Je ne peux pas supporter que le monde ne bouge pas, l’agressivité d’Israël et des États-Unis doit s’arrêter, je navigue pour rester debout, pour rester puissant. » Felipe, lui, fera partie du convoi terrestre, il a toute son histoire familiale connectée avec la Palestine et ce qu’il a vu à la télé lors des attentats du 11 Septembre a mis en lumière la fausse représentation des arabes que pouvait avoir le monde. En grandissant dans une famille à la fois musulmane et chrétienne il s’est intéressé de plus en plus à cette question pour finir par rejoindre un centre d’études arabes animé par des professeurs palestiniens. Sa vie a rencontré l’histoire, il souhaite faire bouger les choses et comme dit Mahmoud Darwich « cette lutte vaut la peine ». Jihed m’explique que quand les gouvernements se désengagent, les citoyens doivent prendre leurs responsabilités et agir pour que ça change, c’est un devoir moral. Il participe à ce mouvement depuis le début, depuis la marche de juin 2025, et faisait partie de la flottille qui est partie en Septembre, 42 bateaux. Il raconte la qualité de l’expérience humaine sur un bateau avec des personnes des six continents dans une solidarité sans appartenance communautaire autour d’un objectif : Les tâches sont très codifiées, organisées, tous les moments sont propices à la connexion humaine. « Au travers de tout ce qui se passe dans nos pays, c’est la Palestine qui nous libère et nous montre le chemin… »
Jihed ne pourra pas partir sur cette flottille car il cherche du travail, et cette question, “comment vous faite avec le reste de votre vie”, je l’ai abordée avec Safa, une chercheuse en sociologie qui part sur un bateau l’Amazone et fait partie de la délégation canadienne. Elle a deux enfants dont une petite fille et n’a jamais fait de bateau, mais pour elle c’était le moment d’agir : « À Montréal, depuis le début du génocide, nous n’avons pas cessé les marches tous les week-ends, les campements étudiants, mais maintenant il faut passer à autre chose ; dans le contexte international la Palestine disparaît des préoccupations et agir est la chose la plus normale à faire, ça n’a rien d’exceptionnel. La Palestine fait partie de mon quotidien, le bateau c’est une autre étape historique. Nous sommes 15 dans la délégation canadienne mais on est tous et toutes réparti.e.s sur différents bateaux pour que les nationalités soient mixées y compris pour équilibrer “les passeports faibles et forts” par rapport au risque d’arrestation. Sur mon bateau les nationalités sont Italie/Espagne/Irlande/Turquie et Canada, nous sommes huit, il y a un médic’, deux marins, deux organisateur.trice.s et trois participant.e.s. On s’est formé en ligne, puis ici depuis quelques jours en faisant des sorties en mer. J’ai pris un mois et demi de congé et faire accepter cette démarche à ma petite famille a été le plus compliqué, il a fallu le temps, mais cette convergence de tous les mouvements de flottille dans le monde, c’est une avancée de la mobilisation internationale. »
Sur les quais il y a aussi des organisations politiques comme Révolution Permanente ou Urgence Palestine, et l’occasion se présentera de rencontrer le porte-parole d’UP, Kenan qui lui restera à terre car c’est trop compliqué avec son travail, mais il insiste sur la priorité politique de recentrer l’attention sur Gaza pour briser siège et occupation, de rester à l’offensive, d’autant qu’actuellement la nouvelle stratégie du gouvernement c’est de personnaliser la répression envers les personnes qui soutienne la cause Palestinienne.

« Appuyer des citoyen.ne.s qui sont les seuls à agir »
Pour la fin de la journée, au fond du port, derrière le pont qui s’ouvrira pour laisser partir les bateaux, et le centre commercial, il y a le bateau de Greenpeace où je m’invite pour rencontrer sa directrice exécutive depuis que je sais que Greenpeace et Open Arms (une ONG espagnole qui sauve des vies en mer) accompagneront la flottille jusqu’aux 200 000 marins avant les côtes de Gaza : limite fixée de fait par l’État génocidaire Israélien. C’est Eva, la directrice de Greenpeace Espagne Portugal, qui donnera les raisons de leur choix de s’associer à la flottille : « Greenpeace a la paix dans le cœur, c’est sa mission originelle et son nom, et quand le peuple palestinien et la Global Sumud Flottilla nous ont appelé à les soutenir, on a pensé qu’en ce moment avec le génocide qui continue à bas bruit, nous devons ouvrir les yeux vers Gaza. C’est une obligation morale d’appuyer des citoyen.ne.s qui sont les seul.e.s à agir alors que les gouvernements regardent ailleurs et n’ont ni la volonté ni le courage d’appliquer le droit international. La GSF est en route et notre rôle et de les aider et de les soutenir dans toutes les opérations logistiques et techniques maritimes sur la base de nos 50 ans d’expérience et actions. C’est très important d’obtenir la fin du génocide à Gaza, d’ouvrir un corridor humanitaire et que le monde voit que l’on peut s’organiser comme humain pour défendre ce que l’on croit et dire “ça suffit !” C’est intolérable ce qui se passe, nous devons soutenir le peuple palestinien pour exiger une paix juste et durable. Le bateau c’est l’Arctic Sunrise, un bateau iconique de l’organisation sur lequel travaillent 30 personnes et on travaillera ensemble avec Open Arms. » Des négociations ont eu lieu entre la GSF, Greenpeace et Open Arms pour convenir qu’il n’était pas question qu’ils perdent leur bateau, nécessaires à leurs missions premières ; même au service de la flottille, ils ne prendront pas le risque d’être récupérés et détruits par Israël, donc ne franchiront pas la ligne rouge.
Le dimanche matin une conférence de presse a eu lieu sur le port, composée de cinq femmes et cinq hommes, animée par une étudiante de la délégation catalane et entourée d’une forêt de caméras, de micros et d’appareils photos ! Une palestinienne de la délégation norvégienne raconte son histoire familiale semblable à toutes celles des familles palestiniennes de Gaza ou réfugiées à Gaza. Elle affirme la fin de l’occupation et du siège de Gaza. Une professeure de la délégation turque vivant en Allemagne parlera de l’accès à l’éducation perdu, du nombre de bombes envoyées rapportées au nombre de minutes pour déclarer qu’on a plus le temps d’attendre.
La délégation indonésienne et malaisienne, deux pays à la plus grande population musulmane, très présente en nombre, souligne que quand la diplomatie est paralysée il reste le peuple de la terre et de la mer. Eva de Greenpeace dont l’interview est ci-dessus. Un médecin de la délégation du Maghreb fait la description de la désintégration du système de santé à Gaza, situation installée jamais connue à ce point de non retour dans d’autres pays du monde, l’OMS refusant d’y aller depuis 4 mois à cause des membres qu’Israël a assassinés. Open Arms rappelle que les droits humains ne sont pas des slogans publicitaires, que la société civile doit agir, c’est vous, c’est nous ! La délégation catalane nous dit qu’un acte de solidarité ne s’accomplit pas seulement quand on a le temps mais quand c’est le moment, que nous n’avons ni le choix ni une autre alternative, chacun.e, chaque jour, partout où il.elle est, il faut et doit agir.

Un moment historique
Thiago, Brésilien, qui était sur les autres flottilles parle d’un moment historique, d’une mission héritée de la précédente donc plus adaptée, et que d’Italie vers la Sicile puis vers Gaza la météo les rapprochera d’un port à l’autre de Gaza avec la responsabilité d’y arriver dans de bonnes conditions et de briser le blocus pour le futur de l’humanité. La météo mauvaise pour les deux jours suivants obligera les bateaux à attendre deux jours, dans un port près de Barcelone, de meilleures conditions avant de partir vers l’Italie et d’être rejointe par les autres différentes flottes un peu partout dans les différents ports de la Méditerranée.
L’occasion sera donnée d’approcher un peu l’organisation de ce mouvement de la Global Sumud avec la rencontre de Patrick, de la délégation luxembourgeoise, qui est dans le comité de pilotage que l’on pourrait aussi nommer comité de direction car ce mouvement est très structuré, assez vertical, une organisation sans doute nécessaire rapportée aux risques pris et encourus dans sa mission. Il y a 4 mouvements qui ont chacun 5 représentants et le suivi à terre représente une gigantesque action de communication de façon à arriver au but fixé : l’éclatement du blocus. Protection de la flottille, simulation d’attaques, actions auprès des gouvernements pour faire basculer la situation. Dans chaque port il y aura une évaluation des risques avec un collège d’experts pour pouvoir prendre des décisions rapidement avec le choix également de se retirer individuellement si la pression est trop forte. Interpeller l’humain en chacun de nous au départ de ces bateaux.
Un tas de superbes projets ont fleuri autour de la flottille, nous en retenons un : à Alktrich dans une ville d’Alsace, suite à une conférence en collège et lycée où la flottille a été présentée, les élèves ont été tellement touché.e.s qu’ils et elles ont souhaité écrire chacun.e une lettre pour les enfants de Gaza sans se rendre compte qu’il n’y avait aucun service pour les distribuer là-bas. Ils ont donc demandé à ce qu’elles soient confiées aux bateaux pour arriver, quitte à finir leur trajet dans une bouteille à la mer — 80 lettres de jeunes de 13 à 15 ans, ce sont les lettres des « enfants pour l’espoir ». Le Centre Culturel Embarqué a également distribué à chaque bateau son kit de conservation pour la mémoire et le témoignage de la flottille qu’il récupèrera avant la ligne rouge.
À 13 heures corne de brume à l’appui, les bateaux partent, larguent les amarres car le pont permettant l’accès à la mer s’ouvre, et dans ce long défilé de chacune des embarcations la foule sur les quais exulte, acclame au passage de chacun d’eux, et de l’eau à la terre on entend :
Gaza Gaza no esta sola !1
Brigitte Challande
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