Pas d’Oscar dimanche dernier pour l’acteur vedette qui a ameuté les réseaux. Sa polémique sur l’opéra et le ballet est dangereuse mais surtout réactionnaire.


 

On a parlé de « Chalamet Gate », tant le célèbre acteur Timothée Chalamet a mis le feu aux réseaux, où les réactions ont été plus que nombreuses pour commenter sa déclaration du 21 février, publiée par CNN et Variety : « Je ne veux pas travailler dans le ballet ou l’opéra, ou vous savez, des choses où c’est du genre : Hé, gardez cela vivant, même si personne ne s’y intéresse plus. »

Conséquence annoncée mais quand même inattendue dans la nuit de dimanche à lundi : pas d’Oscar du meilleur acteur pour « Timmy », nommé pourtant pour son rôle dans le film Marty Supreme, où il est un champion de ping pong ! Du coup c’est Michael B. Jordan qui remporte une belle victoire. En principe les votes étaient enregistrés le 5 mars…

 

Les réponses à un jeune ambitieux et ringard
Déçu et incompris, Timothée Chalamet n’a pas remporté l’Oscar du meilleur joueur de ping pong dans le film Marty Supreme. Crédit photo DR

La sortie agressive de Chalamet a été jugée humoristique ou irresponsable, le jeune trentenaire étant souvent caractérisé comme provocateur ou arrogant. Il a bien sûr des calculs et des raisons personnelles. Lui, son truc c’est le cinéma, le rap aussi éventuellement, le sport d’abord, il n’est guère causant là-dessus… Mais cet américain franco-algérien, dont le père est Nîmois et journaliste, et qui passe toutes ses vacances en Auvergne à Chambon-sur-Lignon, a une grand-mère et une mère d’origine russe, ainsi qu’une sœur, qui ont été toutes les trois danseuses au New York City Ballet. Ce coup de ballet est une histoire personnelle. Ses propos, qui n’ont guère été commentés jusqu’au début mars, ont d’abord été jugés spontanés, imprudents. Mais il avait tenu les mêmes en 2019 au Graham Norton Show : « J’adore le cinéma. J’adore jouer la comédie. J’adore aller au cinéma. Plus jeune j’avais un peu peur que le cinéma ne devienne comme l’opéra une forme d’art dépassée. »

Les réactions sur le net ont répondu surtout à la provocation, avec des plaisanteries ou des vidéos de spectacles actuels. Notamment un dinosaure à Zurich, une baisse des tarifs avec code « Timothée » à Seattle. Ont réagi les opéras de Paris, Los Angeles, le Met’, Vienne, Milan, Madrid, Lyon, avec bien sûr des milliers de commentaires. Mais on reste au niveau du scandale.

À Toulouse, « Trois Cygnes » réunit trois chorégraphes et crée un nouveau cygne légendaire dans un ballet d’aujourd’hui. Crédit photo David Herrero

Sollicités, les directeurs d’opéra de Toulouse, Marseille, Montpellier, n’ont pas souhaité commenter ses propos si ce n’est sur les réseaux. Ainsi du côté de la Canebière, on est tenu au silence cause période électorale, et l’invitation est brève, en plein spectacle d’Ermione : « Tu es le bienvenu, mon gâté », avec des centaines de commentaires. Le Capitole de Toulouse reste discret, mettant en avant son ballet Trois Cygnes, et ses rendez-vous gratuits à partir du 19. Le directeur de Bordeaux, Emmanuel Hondré, commente davantage, en pleine préparation de bals, comédies musicales, tarifs très bas, et parle de « cliché dépassé ». Avignon Grand Opéra qui prépare Les Étoiles et un Marathon de la Danse, et crée un ballet depuis huit ans avec les patients de l’Institut du Cancer, publie une lettre sympa sur Facebook1 : « On voulait juste te rassurer : les chanteurs, les danseurs et les orchestres continuent d’émouvoir et de surprendre, et, détail amusant, les salles de se remplir ». L’Opéra de Montpellier OONMO, qui est en plein Couak clownesque et prépare aussi Waou avec les enfants, riposte sur Instagram : « Tu es sûr Timothée ? Tu es le bienvenu à l’OONMO. Tu verras, les gens ne s’en fichent pas. » Sa directrice Valérie Chevalier publie le 5 mars une vidéo « La musique sans barrière » sur l’accessibilité envisagée depuis sept ans, pour handicapés, milieux défavorisés, et domaine médico-éducatif, une démarche ainsi définie : « La culture est un droit universel, qui doit s’adresser absolument à tous. »

 

Faisons-nous vraiment partie de ceux qui s’en fichent ?

Caractériser opéra et ballet comme des formes d’art dépassées n’est pas seulement polémique. Cela met en cause leur existence, et plus concrètement la solidarité matérielle et le financement de leurs actions. La réponse demande réflexion, et les expériences nombreuses sont autant de témoignages. La polémique enfle sans dire pourquoi car si la plupart des réactions sur les réseaux sont négatives et dénoncent un mépris des formes artistiques autres que le cinéma, certaines sont sarcastiquement favorables : attirer l’attention sur la mort de l’opéra et du ballet est forcément plus utile que l’oubli et le silence !

Quand le public fait la queue à Montpellier depuis l’Opéra jusqu’à l’Esplanade ! Crédit photo OONMO

Merci donc à Timothée Chalamet, qui a dit : « Je veux être parmi les grands. » Mais son opinion reprend une caractérisation archaïque des spectacles, qui ne peut que favoriser la baisse des aides apportées par les partenaires. Ce jugement choquant est émis par une vedette décorée de plusieurs prix, objet de plusieurs scandales, cherchant en tout cas à ne jamais disparaitre. Il dit de lui-même : « Je suis comme un Diagramme de Venn2 des meilleures influences culturelles du 21e et du 20e siècle. » Transmetteur de clichés, il reprend avec humour des idées reçues bien tenaces concernant opéra et ballet. On peut être jeune et ringard, et transmetteur d’idées fausses.

Principal cliché : opéra et ballet sont pluriels et sont des spectacles chers. Pas plus que les places pour Sting ou Madonna, avec des billets à 200 €, et les concerts à l’Arena et au Stade de France, notamment de K Pop — 600 à 16 000 € pour « BTS » ! Au contraire, des avant-premières ou des places à 10 € sont proposées aux opéras de Montpellier, Paris, Bruxelles… Pour exemple, les concerts pour les étudiants à l’Opéra Comédie de Montpellier ont fait le plein dès 2018, et la queue s’étendait jusqu’au Pavillon Populaire. Donc pas réservé aux riches.

 

Bien entendu : la caméra de Chalamet se nourrit de clichés

L’opéra est un truc de vieux ? Actuellement l’attention à l’évolution historique des formes, baroques et romantiques notamment, permet d’avoir une approche assez différente, moins « classique », proche des spectacles vivants, et l’évolution de l’opéra et du ballet est en création constante. Le mélange des genres culturels y contribue, danse, cinéma, effets spéciaux, inclusion du public, interaction, chœur et jazz, groupes de jeunes (Opéra Junior existe à Montpellier depuis 1990), opéras comiques, nouveautés de break danse…

Il y a d’autres clichés qui ont la vie dure. Développant son argumentation autour de quatre axes de « On-dit » — « L’Opéra, c’est du Passé », « Il n’y a plus de public pour l’Opéra », « L’Opéra, une aberration économique », « Le problème principal des Opéras ? Les artistes ! » — Jean-Philippe Thiellay, ex-directeur adjoint de l’Opéra de Paris, a publié récemment un nouvel ouvrage, En finir avec les idées fausses sur l’opéra  (Éditions de l’Atelier), où il aborde ces idées tenaces, sans oublier la question de la voix et de ses résonances actuelles3. Questions d’actualité aussi : quels messages, quel passé transmis, quels schémas sexistes ou racistes, quels compositeurs à découvrir…

Michèle Fizaine

Photo1 : Quand la salle de l’Opéra Comédie de Montpellier est pleine d’étudiants debout, enthousiastes, qui ne se fichent pas du concert… Crédit Photo Altermidi MF

Notes:

  1. Texte intégral sur Facebook, le 7 mars : Cher Timothée, On a bien entendu que l’opéra et le ballet seraient des « trucs » dont plus personne n’aurait rien à faire. On voulait juste te rassurer : les chanteurs, les danseurs et les orchestres continuent d’émouvoir et de surprendre, et, détail amusant, les salles de se remplir. Il paraît même que des gens viennent écouter des voix sans micro, voir des corps raconter des histoires sans effets spéciaux et pleurer sur de la musique écrite il y a 200 ans. Étrange époque. Mais si jamais tu veux vérifier par toi-même, la porte est grande ouverte : on te promet du drame, des costumes magnifiques, des morts tragiques… bref, tout ce qu’il faut pour un bon scénario. Avec affection pour le cinéma et pour ces « trucs » qui, manifestement, continuent de passionner. Et à très vite à l’opéra PS. Ce soir, c’est la Première de DÉCAMÉRON à l’Opéra Grand Avignon en création mondiale. Je pose ça là…
  2. Un diagramme de Venn est un type de graphique constitué de cercles qui se chevauchent. Chaque cercle représente un concept ou un groupe de données différent, les sections superposées représentant leurs caractéristiques communes.
  3. Jean-Philippe Thiellay, qui a publié auparavant L’opéra, s’il vous plaît. Plaidoyer pour l’art lyrique, Belles Lettres, 2021, a été président du CNM jusqu’en 2025, et a animé huit épisodes « Opéra et Préjugés » sur France Musique, l’été de la même année.
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J’ai enseigné pendant 44 ans, agrégée de Lettres Classiques, privilégiant la pédagogie du projet et l’évaluation formative. Je poursuis toujours ma démarche dans des ateliers d’alphabétisation (FLE). C’est mon sujet de thèse « Victor Hugo et L’Evénement : journalisme et littérature » (1994) qui m’a conduite à écrire dans La Marseillaise dès 1985 (tous sujets), puis à Midi Libre de 1993 à 2023 (Culture). J’ai aussi publié dans des actes de colloques, participé à l’édition des œuvres complètes de Victor Hugo en 1985 pour le tome « Politique » (Bouquins, Robert Laffont), ensuite dans des revues régionales, et pour une série de France 2 en 2017. Après des études classiques de piano et de chant, j’ai fait partie d’ensembles de musique baroque et médiévale, formée aux musiques trad occitanes et catalanes, au hautbois languedocien, au répertoire de joutes, au rap sétois. Mes passions et convictions me dirigent donc vers le domaine culturel et les questions sociales.