Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez affirme une position politique lucide et courageuse face à la fuite en avant illégale vers la guerre conduite par le couple Trump Netanyahu.


 

Faudra-t-il rejoindre Madrid comme le Général de Gaulle a rejoint Londres en 1940 ? C’est en tout cas à en Espagne que le chef du gouvernement revendique une ligne claire face à l’escalade conduite par le couple Trump Netanyahu. Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez refuse de s’engager dans l’escalade militaire et dénonce une stratégie qu’il juge dangereuse pour la stabilité internationale.

Si cette prise de position marque un durcissement inédit des relations entre l’Espagne et les États-Unis, le discours politique du Premier ministre espagnol, a surtout pour vertu de proposer une lecture alternative, distincte à la fois de la propagande américaine et de l’attentisme masochiste de certains États européens. Il permet de mettre en lumière les conséquences possibles de la situation en cours et d’ouvrir un débat que nombre de médias peinent à mener : au-delà du simple suivi de l’actualité, analyser les logiques qui conduisent à la guerre et avertir des effets qu’elles pourraient produire.

Dans cette perspective, l’intervention défendue par le tandem Trump–Netanyahu1 s’inscrit dans une dynamique de confrontation dont les conséquences pourraient être lourdes, tant pour l’Europe que pour le Moyen-Orient. Dans un contexte déjà marqué par la fragilisation des équilibres politiques et sécuritaires, l’escalade actuelle pourrait accentuer les divisions et continuer de nourrir les forces politiques les plus radicales sur le continent européen.

 

Des paroles et des actes

Madrid a condamné les frappes américaines et israéliennes en Iran et a dénoncé une « intervention militaire injustifiée et dangereuse ». Le ministre des Affaires étrangères espagnol a justifié la décision de son pays en ces termes, rapportés par Euronews : « Nous ne mettrons pas nos bases à disposition pour une action […] non conforme à la Charte des Nations unies. »

Mardi 3 mars, le président des États-Unis a attaqué avec plus de force et de colère que jamais l’Espagne et le gouvernement de Pedro Sánchez, menaçant de « briser tous les accords » commerciaux, écrit El Mundo. Des tensions entre les États-Unis et l’Espagne avaient déjà ressurgi l’année dernière avec le refus espagnol « d’augmenter ses dépenses de défense à 5 % de PIB ». Le locataire de la Maison-Blanche a répondu à la contestation espagnole en menaçant de « cesser tout commerce » et « d’instaurer un embargo » contre l’Espagne.

Plusieurs médias espagnols soulignent que cet instrument de pression a pour l’instant uniquement été utilisé « contre des ennemis tels que l’Iran, Cuba ou la Corée du Nord ». Mercredi 4 mars, le Premier ministre espagnol « a vivement réagi à la menace du président américain Donald Trump de mettre fin au commerce avec l’Espagne », explique la BBC.

 

« Nous ne serons pas complices »

« Non à la guerre ! », a répondu mercredi le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez à Donald Trump dans une allocution télévisée de 10 minutes. « Nous sommes opposés à ce désastre », a-t-il poursuivi dans une allocution, estimant que cette position était partagée par « de nombreux autres gouvernements » et « des millions de citoyens et de citoyennes qui, dans toute l’Europe, en Amérique du Nord et au Moyen-Orient, ne demandent pas pour demain plus de guerre ou plus d’incertitude ».

Pedro Sánchez a déploré que les objectifs de Washington et d’Israël « ne soient pas clairs » contre l’Iran. « Ce que nous savons en revanche, c’est qu’il n’en sortira pas un ordre international plus juste », a-t-il regretté, jugeant « inacceptable » que « des dirigeants (…) utilisent l’écran de fumée de la guerre pour dissimuler leur échec ».

Le Premier ministre espagnol a une nouvelle fois appelé à « la cessation des hostilités et une résolution diplomatique » entre toutes les puissances impliquées.

Pedro Sánchez a déclaré que « la position du gouvernement peut se résumer en quatre mots : non à la guerre ». « Nous ne serons pas complices de quelque chose qui est mauvais pour le monde et qui est également contraire à nos valeurs et à nos intérêts, simplement par peur des représailles. »

 

 

 

 


Billet

Le courage politique espagnol : un signal émancipateur pour l’Europe

 

Si les États européens décident collectivement de résister jusqu’au bout, la capacité de coercition de Washington trouvera rapidement ses limites.

 

La crise ouverte entre Washington et Madrid marque un tournant dans les relations transatlantiques. En refusant de mettre les bases militaires espagnoles à disposition pour une intervention contre l’Iran jugée contraire à la Charte des Nations unies, le gouvernement de Pedro Sánchez a posé un acte rare dans l’histoire récente de l’Union européenne : celui de dire non à la pression de Donald Trump.

La réaction de la Maison-Blanche a été immédiate et brutale. Le président américain a menacé de « briser tous les accords » commerciaux avec Madrid, allant jusqu’à évoquer la possibilité d’un embargo. Une telle menace est d’une gravité exceptionnelle : historiquement, ce type d’instrument de pression est réservé par les États-Unis à des pays considérés comme ennemis, comme Iran, Cuba ou La Corée du Nord. L’utiliser contre un membre de l’Union européenne et de l’Otan revient à franchir un seuil politique inédit.

Mais loin de céder à l’intimidation, le chef du gouvernement espagnol a répondu publiquement et fermement. Dans son allocution télévisée, Pedro Sánchez a rappelé que son pays ne serait « pas complice » d’une guerre qu’il juge injustifiée et dangereuse. En affirmant « non à la guerre », il a replacé le débat sur le terrain du droit international et de la responsabilité politique vis-à-vis des citoyens, ce que n’ont fait jusqu’ici aucun des gouvernements de l’UE.

Ce geste dépasse largement le cas espagnol. Depuis plusieurs décennies, une partie des gouvernements européens s’est enfermée dans une forme de dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis. La pression exercée aujourd’hui par l’administration de Donald Trump révèle la nature de cette relation : une alliance qui peut rapidement se transformer en rapport de force lorsque les intérêts divergent. En ce sens, la réaction espagnole ouvre une brèche. Elle montre qu’un État européen peut refuser l’alignement automatique et défendre sa souveraineté politique sans renoncer à ses alliances.

Cette attitude a également un effet libérateur dans l’espace médiatique européen. Lorsque des gouvernements assument publiquement une position indépendante, il devient plus difficile pour les grands médias — souvent liés à des groupes industriels ou financiers — de taire ou de relativiser certaines pratiques. La menace d’un embargo commercial contre un allié démocratique apparaît alors pour ce qu’elle est : une méthode de chantage politique difficilement compatible avec l’idée d’un partenariat entre démocraties.

Le mode de fonctionnement de l’administration américaine actuelle repose largement sur l’intimidation et la démonstration de force. En agitant la perspective de sanctions économiques ou d’isolement diplomatique, elle cherche à imposer ses choix par la peur. Mais cette stratégie révèle aussi une fragilité. Face à un pays isolé, la pression peut fonctionner. Face à un ensemble économique et politique comme l’Union européenne, la logique est différente. Si les États européens décident collectivement de résister jusqu’au bout, la capacité de coercition de Washington trouvera rapidement ses limites.

Dans ce contexte, le courage politique de Madrid peut devenir un précédent. En refusant de se laisser entraîner dans une logique de guerre et en dénonçant publiquement les pressions exercées, l’Espagne rappelle qu’une autre position est possible : celle d’une Europe capable de défendre ses intérêts, son droit et la volonté de ses citoyens.

Car au-delà de l’épisode diplomatique, l’enjeu est plus large. Si l’Europe assume son autonomie politique, la stratégie de confrontation portée par Donald Trump et Benjamin Netanyahu va se heurter à une résistance qu’ils n’avaient pas anticipée. Dans ce scénario, ceux qui auront voulu gouverner par la peur pourraient bien se retrouver isolés.

L’attitude espagnole montre ainsi qu’un simple refus peut avoir une portée politique considérable : rappeler que les alliances ne valent que si elles reposent sur le respect mutuel, et que la défense des intérêts des peuples iraniens ou européens ne peut pas être dictée depuis l’extérieur.

Jean-Marie Dinh

 


 

Premiers soutiens à l’Espagne à travers l’Europe

Si le chancelier allemand Friedrich Merz, présent auprès de Donald Trump à Washington lors des déclarations chocs contre l’Espagne, « a siégé de manière […] silencieuse » [Politico], d’autres Européens ont élevé la voix contre les menaces américaines.

Un porte-parole de l’Union européenne s’est exprimé sur la situation : « La Commission va s’assurer que les intérêts de l’Union européenne soient pleinement protégés. Nous sommes solidaires de tous les États membres et de leurs citoyens et sommes prêts à réagir si nécessaire. » [Le Figaro].

Josep Borrell, l’ancien chef de la diplomatie européenne, a apporté son soutien au gouvernement espagnol sur X, avançant que la condamnation espagnole des actions américaines et israéliennes « est une affirmation des principes fondateurs de l’Union européenne ».

La présidente des socialistes et démocrates au Parlement européen, Iratxe García Pérez, a également affiché son « soutien total au gouvernement espagnol » dans un post publié sur X, soulignant que l’Espagne « a choisi la dignité et le droit international plutôt qu’une guerre illégale ».

 

Illustration du Financial Times

Lire aussi : En Iran, Trump se lance dans la guerre avec une irresponsable légèreté L’Espagne, la voix du courage politique en Europe

Notes:

  1. Les deux hommes soutiennent ouvertement la montée de l’extrême droite en Europe et escomptent tirer profit d’une situation chaotique en Europe et au Moyen-Orient.
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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.