Une tradition ne s’éteint pas. Jean-Louis Zardoni, récemment décédé, en est le toujours vivant exemple, porteur de musiques, mais aussi de légendes d’un quotidien inscrit dans Sète.
Il rejoint des générations de musiciens qui ont représenté un patrimoine occitan, sétois bien sûr, et avant tout celui des joutes. « Tonton Zardo » était un des tambours de barque devenu une icône photogénique, le modèle rythmique du répertoire mais aussi un personnage haut en couleurs et en humour pour vivre sa responsabilité dans un combat musical.
Joutes et musiques dans la marmite
Il l’a toujours dit, pour un tambour il ne s’agit pas d’assumer une fonction dans un groupe de musique, mais de représenter une identité, un héritage. Né au Vigan le 2 mars 1944, de qui Jean-Louis Zardoni avait-il hérité ? De son père bien sûr, de sa famille venue de la région de Milan avec les armées napoléoniennes, des Zardoni unis aux Aillaud… Dans la tradition familiale papa René est un tambour réputé, qui était bébé lorsque son propre père est mort, et a été élevé par son oncle Antoine Aillaud, dit « Toëte », lui-même hautbois-tambour célèbre. Et dans son entourage il y avait plein de musiciens — un arrière-grand-père flûtiste, des tambours, hé oui, mais aussi des pianistes, chef de chœur, sous-directeur à l’Opéra Bastille… Tout un monde, qui rejoint celui des joutes car d’autres ancêtres sont des champions sur la tintaine ! « Je suis né là-dedans, disait Jean-Louis. C’est comme Obélix et la marmite. Quand tu y es tombé, tu ne t’en dépêtres plus. J’ai tout le temps entendu chanter, tout le temps entendu de la musique, tout le temps, tout le temps, tout le temps… C’est ancré profondément » 1.
Comme prévu il apprend tout du tambour avec son père, qui est aussi batteur, mais il fait également huit ans de piano au conservatoire, se met à la batterie avec des copains. Sans cesser pour autant d’accompagner les hautbois, et en premier lieu son père, mais il va être partenaire des vedettes locales, les frères Briançon, Larose, Vidalou, Biau, avant que les « nouveaux » ne révolutionnent le répertoire en le cadrant davantage.
Le chant c’est toi, quand tu es né au Quartier Haut

Dès 12 ans ce jeune plein de talents se fait apprécier en radio-crochet, puis rythme des orchestres de variétés, et dès l’âge de 16 ans crée son groupe, suit les conseils de René Giner, et de Baptiste Reyes qui accompagne Juliette Gréco. Le voilà sur scène avec François Deguelt, Franck Fernandel, et il intègre l’équipe de René Coll, fait des premières parties de Fernand Raynaud. Dans les années 70 il est batteur au bar dancing La Vigie, dans le Quartier Haut de Sète et fait le « bœuf » avec Claude Luter et Stéphane Grapelli. Dans ce « haut » lieu viennent Sacha Distel, Marcel Amont et même Luis Mariano. Jean-Louis se souvient bien de son déguisement d’Alsacienne dans Frida Oum Papa d’Annie Cordy !
Avant tout il contribue à donner au patrimoine chansonnier sa place dans les festivités et va créer lui-même des airs emblématiques. Son grand-père Théodore, tambour et flûtiste, était d’ailleurs l’auteur de chansons comiques et engagées. Toëte animait jadis des week-end dansants au Quartier Haut, tout un programme de polkas, scottishes, mazurkas, chansons et airs connus d’opéra. Et Jean-Louis va jouer avec Les Mourres de Porc.
Ses airs parlent de Sète et du Bassin de Thau, des lieux où l’on vit. En 1986 c’est Frontignan, vignes, muscat, étang : « Moi je veux vivre à Frontignan… ». En 1968 c’est Antoine le Sétois qui monte à Paris, et toutes ses rencontres « C’est maï un Sétois ! » (encore un Sétois), un véritable succès singulier — un peu comme l’ironique Montpellier la surdouée de Philippe Carcassés. Très symbolique, La baraquette et le cabanon évoque les sites de l’Île Singulière, comme Chez Boule où l’on déguste bien sûr La Macaronade, spécialité incontournable. Il ne manque que La Tielle à savourer comme un hymne sétois. Moins connus mais à réécouter, son Chez nous, son Popeye, ainsi que À Madame Agnès, dédié à Agnès Varda. À part ses tubes que l’on connaît par cœur, Zardo a écrit et animé des émissions sur FR3, et on se souvient de son Délirium très mince sur Radio Thau Sète. Sans oublier Le Kukela composé avec Ricoune !

Dans la famille hautbois-tambour…
Jadis un hautboïste était aussi tambour et inversement. Jean-Louis aussi. La région a compté pas mal de ces célébrités, à Loupian, Poussan, Gigean, notamment Larose à Mèze, Cauvy à Agde, Rouveiroli à Montpellier, Benjamin et Biau à Sète, Rieu à Montbazin. Des titres de morceaux portent leur nom. Zardoni fait partie de cette famille qui compte tant de générations, et il a fait évoluer jeu et répertoire. Il a été hautbois mais avouait avoir moins de souffle que de frappe. Il se disait de la vieille école, car il conseillait toujours aux jeunes de s’exercer en tapant sur une chaise — comme il avait appris ! — ou sur une table : « Il faut apprendre d’abord sur des parties dures. Parce que là tu es tenu de faire travailler les poignets. Il faut que ça sorte ! »
Ce tambour de barque/de joute, c’est particulier. Il fait un peu moins de onze pouces (27,5 cm). C’est un instrument populaire, pas militaire. Mais pourtant… Jean-Louis Zardoni a eu son épisode de musique à l’armée, à Briançon, puis à Zéralda en Algérie, tandis que son père avait de son côté fait son entrée à la garde républicaine, et que son aïeul avait affronté avec succès le Premier Tambour de France, de la flotte de Toulon ! Bien sûr un tambour de barque doit faire son « papa-maman » des roulements, sa série des « ra », son raté-sauté et son coulé-sauté (techniques de base), mais lui, il s’est vite passionné pour bien d’autres interprétations, comme celles du tambour breton ou basque, et a découvert les traditions de la bouvine dans le Gard.
Écoutez. « Le tambour est une voix ! »
La mairie de Sète demande à Michel Biau en 1965 d’ouvrir une classe de « hautbois champêtre » dans les formations du Conservatoire, et le directeur Bernard Delpy va encourager cette création. Jean-Louis est aux baguettes pour l’inaugurer en 1993, et il aura pour successeur Daniel Tournebize, puis Floriane Fizaine cette année. Il l’a toujours dit, cet enseignement est particulier, et il n’existe pas d’école de tambour traditionnel, soucieuse de partager ses particularités. Mais il a souligné combien la transmission musicale a changé avec Philippe Carcassés, Alain Charrié, Philippe Neveu, Martine Marc… cette nouvelle génération qui veut transmettre.
Car le tambour n’est pas une boite à rythme. En 2003 Zardoni expliquait : « Le tambour est une voix ! Capable de cris, de souffles, de soupirs… Tu laisses partir le hautbois et tu viens derrière, c’est un contrechant »2. C’était le secret des petits contretemps, des ratés-sautés qui se placent derrière la ligne mélodique. Car autrefois jouer mal du tambour c’était être un « rassolaire », un « ressemeleur » de chaussure…
Avec Jean-Louis pas un échange sans une plaisanterie, des jeux de mots, un florilège de parler sétois. Sète à dire ? Si le tambour a fait partie de sa vie, les mots aussi, les grosses blagues, une vraie truculence, tout cela pour exprimer sa bienveillance ou son émotion, ses engagements constants, la reconnaissance des musiques de joutes et des musiciens, une tradition poursuivie dans un constant désir de transmettre et d’inventer. Tout ce qu’il a toujours à nous dire.
Roulement de tambour. Jean-Louis Zardoni nous quitte. Roulement de tambour. Écoutons-le.
Michèle Fizaine
Photo 1. Jean-Louis Zardoni, un des portraits de l’exposition « ImageSingulières », festival sétois créé en 2009. Crédit photo ImageSingulières

Obsèques. altermidi présente ses très sincères condoléances à la famille et aux amis de Jean-Louis Zardoni. Visites possibles à la chambre funéraire de Frontignan à partir du vendredi 13 février à 14 heures. Obsèques civiles le mercredi 18 février 2026, à 15h15 au complexe funéraire de Sète suivie de la crémation au crématorium.
Répertoires et documents
Philippe Carcassés et Alain Charrié, La musique des joutes languedociennes, textes, partitions et CD de 54 morceaux (avec Jean-Louis Zardoni et Daniel Tournebize au tambour), Cordae La Talvera, Cèucle Occitan Setori.
Jean-Michel Lhubac et Marie-José Fages, Sète en chansons, 2022, 110 chants, 130 QR codes, OPCI-Eurotambfi-Domens, 25 €.
L’Obra tambornesca (L’œuvre au tambour), 2008, court métrage de Marie-José Fages-Lhubac
« Jean-Louis Zardoni, la mémoire vivante du tambour de joutes » par Luc Charles-Dominique, Mediteria, CLMDT, n° 18, 2003.
« Jean-Louis Zardoni, Mélodiste du cuir frappé », par Claude Ribouillault, TradMag n°37, 2003.
Notes:
- Propos recueillis en 2003 par Luc Charles-Dominique.
- Contrechant : la mélodie principale, qu’elle soit chantée ou jouée par un instrument, peut être accompagnée, soutenue ou embellie pour un Contrechant, une mélodie secondaire qui vient se lover dans ses intervalles mélodiques et ses interstices rythmiques.







