Et si la science s’amusait à disséquer nos créatures imaginaires préférées ? Au Musée de Lodève, jusqu’à mi-mars, l’exposition Anatomie comparée des espèces imaginaires brouille les frontières entre rigueur scientifique, mythologies ancestrales et culture pop. Un étonnant voyage qui explore l’imaginaire à la lumière de la paléontologie, sans jamais oublier le plaisir de rêver.


 

Rêver du passé le plus lointain, c’est comme un retour vers le futur : des rencontres fabuleuses, entre légende et irréel. L’exposition « Anatomie comparée des espèces imaginaires », qui est installée jusqu’au 15 mars au Musée de Lodève, est une expérience étonnante. L’approche scientifique, biologique, et surtout paléontologique des espèces disparues se mêle à la symbolique des mythologies et, mieux encore, plonge dans la pop culture, celle des personnages de BD, de manga, de dessins animés. L’anatomie d’une sirène ou d’un dragon interroge, celle d’Alien et de Chewbacca aussi, tout comme l’envol de Totoro ou l’œuf du Marsupilami. Bienvenue à tous ceux qui ont envie de les observer, et qui aiment la science… quand elle ne se prend pas trop au sérieux.

 

Morphologies et nouveaux corps à découvrir

 

Totoro révèle son anatomie dans la planche dessinée par Arnaud Rafaelian. Crédit Photo A. Rafaelian

L’exposition en cours est présentée pour la première fois dans le Sud (1). Elle est née d’une démarche scientifique reconnue, l’anatomie comparée, discipline développée par Cuvier au XIXème siècle, mais aussi du livre qui a donné son titre à l’exposition, « Anatomie comparée des espèces imaginaires », écrit par Jean-Sébastien Steyer, paléontologue au CNRS et au Museum National d’Histoire Naturelle – et ancien pigiste à « Charlie Hebdo ». Son aventure narrative a commencé en 2019, puis une deuxième édition est sortie en 2022 (Ed. Le Cavalier Bleu). Arnaud Rafaelian en a été l’illustrateur, pour une quinzaine de héros et de monstres, et l’exposition permet de découvrir ses extraordinaires planches anatomiques. On se retrouve aussi face aux griffes du super-héros Wolverine, à l’impressionnante corpulence du gigantesque Bigfoot, au crâne énorme du Dragon, car Manu Janssens a ajouté autant de ses superbes créations de sculpteur anatomiste et naturaliste. C’est monstrueux !

La démarche est passionnante et interroge sur ce qu’est une espèce. Observer, comparer, classer, conduit à découvrir que l’imaginaire nous conduit au réel. Notre classification actuelle repose sur la découverte de liens de parenté, et l’anatomie comparée demeure l’un des principaux outils utilisés pour mieux comprendre l’évolution des espèces et l’histoire de la biodiversité. Le Musée de Lodève qui fait partie du Géoparc Terres d’Hérault, candidat au label Unesco, est un des rares conservatoires à couvrir 540 millions d’années à partir de découvertes uniquement locales, et son expo permanente « Traces du vivant » est une référence internationale. Il ne manquait plus qu’un Super-Héros…

 

Ce crocodile n’est pas une fiction !

 

Stéphane Fouché présente ce crocodile fossile unique du Toarcien, mesurant 5 m, vedette de l’exposition. Crédit Photo Musée Lodève

Parmi les invités de marque figurent déjà 19 squelettes d’animaux réels prêtés par l’Université de Montpellier, dont requin, macaque, éléphant, python, varan, guanaco… Mais voici qu’est arrivé une vraie vedette, un fossile de crocodile de 5 mètres de long, exposé pour la première fois. C’est le seul spécimen découvert en France datant du Toarcien (dernier étage du Jurassique inférieur, il y a 180 millions d’années), et il est de la région !

Son histoire est incroyable. En 2013, lors d’une conférence, une personne dans le public a présenté des vertèbres d’ichtyosaure trouvées au cours d’une balade, ce qui a donné l’idée d’organiser des fouilles. Car le Musée de Lodève participe à des campagnes de fouilles (2), et elles ont été menées dans l’Hérault de 2017 à 2020, sous la direction scientifique de Jeremy Martin, chercheur au CNRS, au Laboratoire de Géologie de Lyon, Terre, Planète, Environnement, en collaboration avec l’association Paléorhodania et avec l’aide du Groupe Archéologique Lodévois.

25 plaques de pierre ont été découvertes – certains blocs pesant 80 à 100 kg – et elles contenaient les ossements de cet immense crocodile. Le temps d’organiser le financement de sa restauration il a été déposé dans les réserves du Musée de Lodève. Puis la société Kraniata est venue de la Creuse pour dégager ce squelette de 5 m de long, et pendant plus de six mois Camille Auclair et Sébastien Enault ont travaillé à extraire ce fossile. Il leur a fallu retirer la gangue de pierre au micro-percuteur et effectuer une finition au sablage pour faire apparaître les os et dégager le crâne. Mission accomplie. Un crocodile bien présent mais énigmatique.

 

Les « instants de vie » d’un monde disparu

 

Des mois de travail pour dégager de sa gangue de pierre le crocodile fossile si bien conservé. Crédit Photo Kraniata

Il faut vite profiter de cette exposition car ensuite ce fossile sera étudié par les chercheurs et ne sera pas visible pendant plus d’un an. Stéphane Fouché, responsable des collections de paléontologie au Musée de Lodève, souligne l’importance de cette découverte surprenante, pour la qualité de sa conservation, mais aussi pour sa rareté en France. On doit imaginer la mer entre l’Allemagne et la France, le soulèvement des continents, la mort du crocodile vivant au fond des eaux dans cet environnement, une géographie où la France serait comme au milieu de la Méditerranée.

Stéphane Fouché présente l’individu : « Il est de la famille des Téléosauridae qui traversent l’océan, son crâne en très bon état a une allure de gavial (3). Comme il n’est pas abîmé, il est facilement identifiable ». Cela intéressera des équipes paléontologues de Lyon, d’Aix, de Poitiers, de Suisse et de Slovaquie. « On a déjà fait des découvertes de fossiles exceptionnels », reconnaît le chercheur, « mais des sujets moins spectaculaires, des trilobites, des oursins, dans la Montagne Noire. Jamais ce type de squelette. Et bien sûr, dans ce milieu il n’était pas tout seul ! » Avis de recherche.

« C’est une passion », ajoute Stéphane Fouché, à laquelle contribuent tous les trésors conservés, ammonites, poissons, nautiles, bélemnites… Ce sont ces témoins enfouis qui ont créé le musée : « Une aile d’abeille datant de 2 millions d’années, des traces de poisson et des impacts de gouttes de pluie enregistrée il y a 290 millions d’années. Ce sont des instants de vie ! » Cela fait réfléchir à ce qu’a été le réchauffement climatique, le manque d’oxygène, les transformations des océans. Ces fossiles si bien conservés renferment les secrets de notre univers, et font partie eux aussi de notre propre espèce imaginaire !

Michèle Fizaine

  1. Conçue en 2022 par le musée du château des ducs de Wurtemberg à Montbéliard, l’exposition a été présentée à Nantes, Auxerre et Montbard.
  2. avec l’aide financière de la Communauté de Communes Lodévois et Larzac, du CNRS et de l’Université Claude Bernard Lyon 1.
  3. Reptile crocodilien de la famille des gavialidés au museau mince et allongé, vivant en Inde.

 


 

Crocodile pour tous

 

Des animations et activités ont déjà été proposées et il y en aura d’autres pendant les vacances du 21 février au 8 mars : expéditions avec Tennessee Jones, ateliers d’affiches et de poterie, escape game, visite dansée, petites histoires…

Les rendez-vous sont nombreux. Atelier numérique et atelier mapping, dimanche 11 et dimanche 18 janvier, puis projection sur la façade du Musée le 6 février. Conférences à la Médiathèque à 18 h 30, le 16 janvier « Fossiles et croyances populaires, une paléontologie de l’imaginaire », par Eric Buffetaut, chercheur au CNRS, puis le 17, « Biodiversité : nouveaux outils et initiatives d’inventaires », et surtout le 29 la « conférence dessinée » par les auteurs de l’exposition, Jean-Sébastien Steyer paléontologue au CNRS et Arnaud Rafaelian, illustrateur.

« Anatomie comparée des espèces imaginaires », exposition du 15 octobre 2025 au 15 mars 2026, Musée de Lodève, Square Georges Auric. Horaires (fermé le lundi) 10h 30-13h, 14h-18h. Tarif 8 €, réduit 6 et 4 €, Pass Famille 20 €. Carte annuelle 25 €, réduit 15 €, Pass Famille 40 €. Contact 04 67 88 86 10. Musée de Lodève

 

 

Fascinante rencontre des créatures imaginaires sculptées par Manu Janssens. Crédit Photo Vitinova

 

 

Vous êtes fan de dinosaures ?

*Visitez le Musée-Parc des dinosaures et de la Préhistoire de Mèze (34), un « Jurassik Park occitan » ! Ce domaine de 6 ha, accueille galeries, vitrines, reconstitutions grandeur nature et impressionnants squelettes. 80% des fossiles sont des originaux. Ce musée a été créé en 1997, sur un terrain de fouilles où ont été trouvés des milliers d’œufs de dinosaure. Un site unique, sur la RD 613, ouvert 7 J/7 de 14 à 17 h (dernière entrée à 15h30). 9 à 16 €. Musée-Parc des dinosaures www.musee-parc-dinosaures.com 

*« Le Voyage de Bumpy » poursuit sa tournée. C’est l’odyssée d’un gentil petit ankylosaure et une expérience aussi pédagogique qu’étonnante, à la découverte de mondes disparus, et elle réunit une centaine de créatures, fossiles et dinosaures robotisés. Cette impressionnante expo spectacle sera à Albi (17 et 18/01), Arles (31/01 et 1/02), St Raphaël (7 et 8/02), Montpellier (14 et 15/02), Marseille (21 et 22/02), Avignon (28/02 et 1/03), Béziers (7 et 8/03), Perpignan (28 et 29/03). 10 et 12 €. www.spectacle-dinosaures.com

 

Photo 1. Une exposition de cranes et squelettes sculptés par Manu Janssens, réunis par Jean-Sébastien Steyer. Crédit Photo A. Rafaelian

Avatar photo
J’ai enseigné pendant 44 ans, agrégée de Lettres Classiques, privilégiant la pédagogie du projet et l’évaluation formative. Je poursuis toujours ma démarche dans des ateliers d’alphabétisation (FLE). C’est mon sujet de thèse « Victor Hugo et L’Evénement : journalisme et littérature » (1994) qui m’a conduite à écrire dans La Marseillaise dès 1985 (tous sujets), puis à Midi Libre de 1993 à 2023 (Culture). J’ai aussi publié dans des actes de colloques, participé à l’édition des œuvres complètes de Victor Hugo en 1985 pour le tome « Politique » (Bouquins, Robert Laffont), ensuite dans des revues régionales, et pour une série de France 2 en 2017. Après des études classiques de piano et de chant, j’ai fait partie d’ensembles de musique baroque et médiévale, formée aux musiques trad occitanes et catalanes, au hautbois languedocien, au répertoire de joutes, au rap sétois. Mes passions et convictions me dirigent donc vers le domaine culturel et les questions sociales.