A Gaza et dans toute la Palestine, la stratégie d’ Israël reste la même Fragmenter, contrôler l’unité du peuple et de la Terre. Depuis la signature de ce que l’ on a appelé « le plan de paix », qui n’a aucune réalité, le cessez le feu fait ce qu’il était censé faire : invisibiliser Gaza et permettre à Israël la mise en place d’un plan qui illustre l’échec de la gestion des conséquences du génocide perpétré.


 

 

Ce plan avance des propositions irréalistes revenant, en substance, à une manipulation démographique, à une modification de la structure de la population de la bande de Gaza et à l’imposition d’une nouvelle réalité fondée sur le contrôle, la domination et l’humiliation, sans proposer de véritables solutions aux souffrances des civils. Abu Amir cette semaine nous a envoyé deux textes très explicites et concrets sur cette nouvelle phase du génocide.

 

A Gaza Israël mène un plan de démantèlement méthodique 5/01/26

L’esprit qui dirige la décision à Tel-Aviv est passé de la question de la dissuasion à celle de l’élimination, de la gestion du conflit à la tentative de le clore comme un dossier historique ouvert depuis des décennies. Netanyahou ne considère plus Gaza comme un champ d’affrontement temporaire ni comme un front nécessitant un rééquilibrage. Il la traite comme le dernier nœud qu’il faut défaire par la force, quel qu’en soit le prix. Dès lors, la décision au sein de son gouvernement ne porte plus sur le fait de savoir si Israël frappera, mais sur le moment optimal, la méthode la plus appropriée : quand la couverture internationale permettra de commettre ce qui le sera, sans qu’Israël ne devienne un accusé permanent devant les tribunaux et dans la conscience mondiale.

Lorsque les fuites de la chaîne « Kan » ont été rendues publiques, certains y ont vu un message de pression à des fins de négociation. Mais une lecture plus profonde révèle qu’il s’agissait d’une déclaration d’intentions explicite, d’un avertissement préalable qui ne vise pas à contraindre le Hamas à remettre ses armes, car Israël sait d’avance que cela n’arrivera pas, mais à construire un récit juridique destiné au monde, affirmant que tout ce qui suivra n’était pas un choix politique, mais une nécessité sécuritaire imposée par les faits. Comme si Tel-Aviv disait : nous avons donné une chance, et maintenant nous agissons parce que nous y avons été contraints.

Dans ce contexte, le refus israélien de toute présence internationale réelle à Gaza devient compréhensible et logique de son point de vue. Les forces internationales et les observateurs onusiens ne représentent pas seulement une présence symbolique : ils constituent des contraintes juridiques et morales, ainsi que des témoins vivants de ce qui se passe. Or c’est précisément ce qu’Israël ne veut pas à l’étape suivante, cherchant une liberté d’action sans caméras effectives, sans rapports contraignants et sans lignes rouges susceptibles d’entraver une destruction totale.

L’acceptation de l’idée d’une « police locale » dépourvue de toute souveraineté est, pour Israël, le modèle idéal : une sécurité sans décision, un maintien de l’ordre sans force, une gestion quotidienne sans horizon politique. Cela signifie concrètement une Gaza sans armes, sans souveraineté et sans protection internationale réelle — une entité fragile que l’on peut contrôler ou briser dès que le besoin s’en fait sentir.

C’est ainsi que se dessinent les contours de ce que l’on peut appeler un plan de démantèlement méthodique, ou une « guerre des carrés ». Il ne s’agit pas d’une invasion totale créant un choc unique avant de s’achever, mais d’une opération de longue haleine fondée sur la division de Gaza en unités géographiques isolées, chacune étant traitée selon sa fonction et son niveau de dangerosité : un Nord détruit pour servir d’exemple, une ville vidée pour être brisée, un centre assiégé pour être épuisé, et un Sud progressivement reconfiguré.

Dans le nord de la bande, l’espace se transforme en zone militaire fermée : les derniers habitants sont déplacés, les infrastructures entièrement écrasées, non seulement pour frapper les capacités, mais aussi pour envoyer un message psychologique brutal : tel est le sort possible de toute autre parcelle. Quant à la ville de Gaza, cœur démographique et symbolique, elle est soumise à une pression humanitaire qui rend la vie impossible ; les ordres d’évacuation y sont utilisés comme une arme lente poussant les gens à se déplacer vers le sud, non pour les sauver, mais pour vider l’espace de toute masse humaine susceptible d’entraver la destruction.

Dans le centre et à Khan Younès, il n’est pas recherché une décision rapide, mais l’épuisement : destruction sélective, siège prolongé, transformation de la vie en une attente permanente, jusqu’à ce que l’arme perde son sens, que la capacité d’endurer s’érode et que l’existence même devienne un fardeau quotidien. L’objectif final n’est pas seulement de neutraliser la capacité militaire, mais de frapper le cœur humain qui lui confère sa légitimité et son efficacité, et de transformer Gaza en un espace sans densité, sans stabilité et sans capacité à régénérer la résistance…

Quant à ce que l’on appelle les « zones sûres », elles ne sont rien d’autre que des stations d’attente, des espaces temporaires pour gérer les déplacements forcés, non pour protéger les civils. Elles servent à faciliter les mouvements militaires, non à sauver des vies. Et dans le scénario le plus sombre, si l’affrontement majeur éclate, il ne s’arrêtera pas au désarmement, mais se poursuivra jusqu’à redessiner la carte démographique et imposer une nouvelle réalité irréversible, ni par la politique ni par les décisions internationales.

Nous arrivons ici à une conclusion cruelle que personne n’ose dire à voix haute : Israël ira jusqu’au bout cette fois-ci, le Hamas mise sur une illusion qui n’existe plus, et le prix, comme toujours, sera payé par le citoyen palestinien, qui n’a plus le luxe des slogans ni le temps à perdre.

La véritable question n’est plus de savoir si la guerre aura lieu, mais si ce qui reste de Gaza sera laissé à affronter le sort de Rafah dans le silence, ou si s’ouvrira la voie à une décision historique courageuse, qui ne sauvera ni les armes ni les symboles, mais sauvera les gens avant que l’ensemble de la bande ne se transforme en une ultime leçon écrite dans les ruines. »

 

 

Le discours cru du ministre de la Défense Israël Katz 8/01/25

 

 » La scène n’a plus besoin de traducteurs, ni d’analystes fouillant entre les lignes. Ce qu’a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, n’était ni un lapsus ni une menace destinée à la consommation médiatique, mais bien une déclaration politico-militaire complète, formulée dans un langage brutal parce qu’elle n’a plus besoin d’être embellie. Nous sommes face à un moment d’aveu, un moment où l’État cesse de jouer un rôle et parle d’une seule voix : la sienne, réelle.

 

La trêve comme mensonge structurel

Lorsque Israël Katz affirme que ce qui se passe n’est pas un arrêt de la guerre, il ne manœuvre pas : il met à nu le concept même de « trêve ». Ici, la trêve n’est pas un contrat moral entre deux parties, mais un outil de gestion du temps. Lorsqu’il précise que les chars sont en position, les moteurs chauds, les cartes ouvertes sur la table, il ne s’agit pas d’une paix différée, mais d’une violence dont l’exécution est simplement reportée.

Philosophiquement, nous sommes face à une logique de « pause à l’intérieur de la guerre », où la vie n’obtient pas une chance, mais où le meurtre se voit accorder de meilleures conditions d’organisation. La trêve n’arrête pas la violence : elle la réordonne.

 

La ligne jaune… quand la géographie devient un piège

La ligne jaune, telle que la décrit Israël Katz, n’est pas une ligne de protection, mais une ligne de tri. Celui qui la franchit n’entre pas dans une zone sûre, mais dans une épreuve existentielle. La géographie n’est plus un espace, mais un instrument de classification : qui es-tu ? Pourquoi es-tu ici ? Et mérites-tu de rester ? C’est là que réside le danger : lorsque les cartes se transforment en outils moraux fallacieux, le lieu lui-même devient suspect, et le mouvement, un crime potentiel.

 

Les axes: ancrer l’occupation, non la gérer

L’insistance à ne pas se retirer des axes, en particulier du corridor de Philadelphie, n’est pas un détail militaire, mais une déclaration politique : « Nous ne partons pas, nous nous installons. »
 La différence entre une opération militaire et une occupation tient au temps. Et Katz parle le langage du temps long. Cela signifie que ce qui se déroule n’est pas une réponse à une menace, mais une reconfiguration de la souveraineté par la force…

 

Le filtrage de la population: quand l’être humain devient un dossier sécuritaire

C’est là ce qui a été dit de plus grave, non parce que c’est nouveau, mais parce que cela a été dit ouvertement. Points de contrôle, classification, tri humain: ce n’est pas seulement le langage de la sécurité, mais celui d’une ingénierie sociale coercitive. Lorsque l’être humain est réduit à un « suspect potentiel », toutes les lois s’effondrent. Lorsque l’on annonce que toute arme détenue après le mois de mars entraînera une « élimination immédiate », nous sommes face à une suppression totale de la notion de justice, d’enquête et même d’erreur. Philosophiquement, c’est un moment de déshumanisation, où la vie est redéfinie selon un critère purement sécuritaire.

 

Le message final: la fin de la médiation

« La sécurité d’Israël n’est pas négociable. » Cette phrase ne s’adresse pas à Gaza, mais au monde. Elle proclame que les accords sont temporaires, les médiateurs de simples outils et les garanties des papiers sans valeur. C’est un retour explicite à la logique de la force nue : celui qui possède les armes écrit les règles, et celui qui ne les possède pas est sommé d’obéir ou de disparaître…..

 

Après l’illusion

Gaza entre dans une phase plus dangereuse, où le danger ne se mesure plus au nombre de frappes, mais à la nature du projet : un projet de tri, de contrôle et de remodelage par la force. Et ceux qui continuent de vendre les illusions de « désescalade » et de « garanties » ne se trompent pas seulement dans leur analyse : ils participent, consciemment ou non, à la tromperie des populations.

La vérité est aujourd’hui plus claire que jamais : au-delà de la ligne jaune, il n’y a pas de sécurité mais le début d’un nouveau chapitre de la catastrophe, un chapitre dont les titres sont écrits dans un langage sans fard, parce que les masques… sont tombés. »

Aucun accord à Gaza ne saurait constituer une solution, ni même une « administration temporaire » légitime, à moins de reposer préalablement sur la fin de l’occupation par un retrait israélien complet et inconditionnel de la bande de Gaza et du reste du territoire palestinien occupé, ainsi que sur la fin de la présence militaire, administrative et de colonisation illégale. Levée du blocus terrestre, maritime et aérien imposé à Gaza ; garantie de la liberté de circulation et d’accès, y compris l’acheminement sans restriction de l’aide humanitaire et des matériaux de reconstruction ; et mise à disposition des Palestiniens des moyens de reconstruire eux-mêmes leurs maisons, leurs infrastructures et leurs institutions civiles, dans le plein respect de leur droit inaliénable à l’autodétermination sur leur terre.

Brigitte Challande

 

Photo DR Rafah avril 2025

 

Cette semaine à Gaza. Tous les lundis, retrouvez la rubrique de Brigitte Challande : Cette semaine à Gaza, à partir du témoignage de notre correspondant sur place Abu Amir.

Brigitte Challende
Brigitte Challande est au départ infirmière de secteur psychiatrique, puis psychologue clinicienne et enfin administratrice culturelle, mais surtout activiste ; tout un parcours professionnel où elle n’a cessé de s’insérer dans les fissures et les failles de l’institution pour la malmener et tenter de la transformer. Longtemps à l’hôpital de la Colombière où elle a créé l’association «  Les Murs d’ Aurelle» lieu de pratiques artistiques où plus de 200 artistes sont intervenus pendant plus de 20 ans. Puis dans des missions politiques en Cisjordanie et à Gaza en Palestine. Parallèlement elle a mis en acte sa réflexion dans des pratiques et l’écriture d’ouvrages collectifs. Plusieurs Actes de colloque questionnant l’art et la folie ( Art à bord / Personne Autre/ Autre Abord / Personne d’Art et les Rencontres de l’Expérience Sensible aux éditions du Champ Social) «  Gens de Gaza » aux éditions Riveneuve. Sa rencontre avec la presse indépendante lui a permis d’écrire pour le Poing et maintenant pour Altermidi.