L’extrême droite affine sa stratégie pour accéder au pouvoir et son ascension progresse fortement dans le monde. Avec le grand retour des politiques impérialistes de violence et de domination. Par des techniques particulièrement efficaces, elle brouille les pistes, s’érige en libératrice, façonne les esprits à ses idées avec la contribution des médias.
L’extrême droite, véritable caméléon, se forge une image respectable, impose son champ lexical, s’infiltre dans les hautes sphères, sympathise avec les politiciens de tous bords, traite avec les puissants, tisse d’obscures alliances pour défaire les avancées environnementales et sociales, se spécialise dans la désinformation sur tous les sujets qu’elle affectionne, immigration, sécurité, environnement, climat… et fait fonctionner à plein régime sur les réseaux son entreprise de déstabilisation faite de fake news.
La gauche n’a pas été capable lorsqu’elle était au pouvoir d’imposer un changement, ni d’investir son énergie dans les luttes sociales et dans l’environnement, ni de s’en tenir au programme du Nouveau front populaire (NFP) quand elle est enfin arrivée à un semblant d’union. L’échec des dernières grandes mobilisations, les divisions, les défections de la gauche motivée par les velleités de pouvoir plus que par l’intérêt général et les partis politiques couverts de scandales alimentent les passions négatives. L’extrême droite s’en nourrit goulument et sa stratégie fonctionne : selon l’Institut Médiamétrie, la chaîne CNews, avec 3,4 % de parts d’audience, devient la chaîne d’info la plus regardée en 2025, avant BFM. Jusque-là repoussé de justesse par la mobilisation des forces démocrates lors des élections, le RN a le vent en poupe d’autant plus qu’il bénéficie d’un atout non négligeable aux yeux de l’opinion : la politique que prône le parti lepeniste n’aurait jamais été essayée. Peu importe l’histoire, d’où vient le RN, quelles sont ses idées, son programme, ce que ses représentants ont voté… L’entreprise de retournement de l’opinion publique fonctionne à plein rendement et les médias de l’empire Bolloré y investissent d’énormes budgets. Sur les plateaux, Jordan Bardella affiche son nouveau look d’homme politique impeccable et modéré. Et quand l’opinion risque de vaciller suite à des dérives dénoncées, une autre actualité, qui tourne en boucle, prend le dessus. Un livre est publié. La barre se redresse et les casseroles sont jetées aux oubliettes.
Si la récupération de l’actualité, notamment du sujet de la violence, par les médias de droite n’est pas étonnante, il est inquiétant d’observer que leur technique de présentation de l’information, néanmoins lucrative, s’étend jusque dans les rédactions du service public.
L’information, dominée par le sensationnalisme et la peur, est livrée brute, sans détails, photos à l’appui, de façon à générer une réponse émotionnelle immédiate, celle qui marquera la mémoire : « En Corse, un homme (photo de l’homme de couleur) armé d’un couteau a été abattu par la police Cours Napoléon… » : débrouillez -vous avec ça. Quelques jours plus tard, l’agression par un déséquilibré de trois femmes dans le métro à Paris fait la Une. Sur une chaîne publique, la journaliste du 20h annonce d’une voix grave et appuyée « des attaques successives au couteau ». Derrière elle, figure en grand un plan de Paris, où sont indiquées les trois stations où le déséquilibré est passé à l’acte. Ici encore, aucun détail, pas de questionnement, la voix insiste et répète « attaques multiples au couteau à Paris ». Comment ici ne pas se demander si d’autres ne vont pas suivre, ni établir un lien immédiat avec les attaques de 2015 ?
Cette courte narration sciemment amputée des éléments indispensable à l’analyse nuancée et objective des faits sera celle qui prévaudra, et nombreux sont ceux qui énonceront comme vérité cette version servie sur un plateau.
Le lendemain, la presse se lâche et confirme l’idée suggérée la veille : « L’agresseur présumé d’origine malienne était sous OQTF. » La classe politique de droite et d’extrême droite s’en délecte. La dynamique est lancée, la toile s’enflamme, les clics se comptent en millions. La belle aubaine.
En outre, force est de constater que celle ou celui qui ne se situe pas dans cet espace de plus en plus restreint, qui contredit le narratif diffusé par une analyse plus large, plus nuancée, est rapidement catalogué d’extrémiste, d’éco-terroriste, voire d’islamo-gauchiste ou d’antisémite ; Avec le risque d’être poursuivi, réprimé, pressurisé, menacé… ; conséquence : « l’autre parole » se censure d’elle-même, n’ose plus s’exprimer. De plus, la tendance grandissante est à classer dans deux camps qui se rejoindraient ceux qui s’expriment hors du champ imposé.
Ainsi s’impose la pensée unique. Les temps sont si troubles qu’une radio du service public a été jusqu’à proposer un débat sur le thème : « Peut-on encore appeler l’extrême droite, extrême droite ? ». Le doute est déjà dans la question. Le Rassemblement National a contesté être d’extrême droite avant que le Conseil d’État ne confirme son appartenance à cette idéologie, même si, de fait, malgré le déni et l’oubli, le RN est d’extrême droite parce que l’histoire l’enseigne, non car un juge l’aurait décidé. Et comparer la gauche ou l’extrême gauche – malgré ce qu’on pourrait leur reprocher -, à l’extrême droite aux idées racistes, xénophobes et climatosceptiques est une ineptie.
Lier la violence à l’immigration est une absurdité
Les violences, qui augmentent, inquiètent notablement l’opinion publique. Les sociaux-démocrates, qui ont toujours évité le sujet « politiquement incorrect », applique le plus souvent dans leurs municipalités l’approche sécuritaire de la droite, au détriment des politiques de proximité et de l’action sociale.
L’abord psychologique, médical et les phénomènes socio-économiques (vie difficile, isolement, inégalités, discrimination, injustice sociale…), occultés, mènent à une analyse en décalage avec la réalité du terrain et les solutions essentiellement répressives ne peuvent qu’être dénuées d’efficacité et même s’avérer délétères. On s’éloigne un peu plus chaque jour, de l’analyse des différents champs conceptuels, fondamentale à la compréhension du problème et à l’apport de solutions adaptées et efficaces, mais aussi de la liberté d’expression, notamment dans la presse.
De plus en plus, le message diffusé par les médias « mainstream » reprend la réthorique d’extrême droite qui désigne l’immigration comme responsable de toutes les raisons des explications de violence. Pourtant, la conception idéologique identitaire et nationaliste ne s’appuie pas sur des recherches validées mais sur une vision pragmatique, faite d’amalgames xénophobes sans fondement : selon l’Institut national d’études démographiques (Ined) et l’Institut national de la statistique et de études économiques (Insee), l’augmentation des violences sexuelles, par exemple, vient de la libération de la parole qui explique la hausse des plaintes.
Et quand Jordan Bardella évoquent, lors de la campagne législative 2024, 210 attaques par jour, il ne nomme pas la moindre source. Ce chiffre a d’ailleurs était largement contredit par le ministère de l’Intérieur qui parle de 2,77 homicides par jour en 2023, tous homicides confondus. Mais de fait, aucune statistique fiable n’existe et les études sur le sujet manquent. Au demeurant, et avant tout, rappelle les psychologues Alain Vernet, Franck Henry, Cyril Boutet et Abdeenour Chalal dans un article du journal des psychologues, « le déclenchement d’un passage à l’acte, s’il existe des causes favorisantes, est d’abord un acte individuel ». Cette approche restrictive et globale envisage l’être humain non pas en tant qu’individu, mais comme élément indissociable d’un groupe forcément malsain qui aurait les mêmes comportements condamnables.
Lier la violence à l’immigration est une absurdité et cette conception globale extrêmement dangereuse, qui tend à se normaliser, pourrait faire ressurgir des ténèbres, le terrible passé. Se poser la question des causes de la hausse indéniable de la violence, essayer d’y répondre, chercher des clarifications en confrontant les différentes expertises en la matière, prendre en compte le contexte socio-économique, fait partie intégrante du travail journalistique. Comme l’éthique devrait pousser à s’interroger sur les conséquences néfastes de la médiatisation accrue ou de l’effet de groupes sur les réseaux sociaux qui pourraient inspirer des actes similaires. Pendant que la violence d’extrême droite et d’État sont de facto invisibilisées, voire légitimées.
Quand s’impose la loi du plus fort et des pétrodollars
Par contre, la violence présentée comme nécessaire, donc « légitime », comme la guerre, est, elle, tristement remise à l’ordre du jour. Nous voici revenus à l’approche militariste, quand la primauté de la force militaire prévaut sur le droit international, la paix et la diplomatie.
Dans le Monde, qui tourne visiblement à l’envers, le mal s’étend. Des peuples valident les tyrans d’hier et installent ceux d’aujourd’hui ; Nous assistons au grand retour des politiques impérialistes de domination et de violence, au resurgissement du narratif colonial et suprématiste qui utilise les crises existantes, profite de la corruption des gouvernants, invoque la démocratie et la « responsabilité de protéger » pour légitimer les guerres économiques, géopolitiques, les actions de déstabilisation, d’appropriation ou de contrôle des ressources, en violation du droit international, au mépris des peuples à disposer d’eux-mêmes, sans tenir compte de l’humain, de son environnement, de sa culture et de son futur.
L’enlèvement de Nicolás Maduro au Vénézuela a été d’emblée présenté d’une façon partisane, clairement orientée du point de vue étasunien par la majorité des médias. Pendant 24 h, le sensationnel est de mise. Les images humiliantes du président déchu, menotté, boitant, les gros plans de foules en liesse acclamant Trump le sauveur, satisfait et triomphant dominent. Sur Franceinfo TV, par exemple, le sujet intitulé « L’opération minute par minute » met en avant l’intervention « exceptionnelle, extraordinairement bien organisée ». La journaliste, très enthousiaste tout au long, fournit néanmoins une précision à la fin du document : « L’intervention aurait fait des victimes, du moins selon les médias sud-américains. » Pas un mot sur la violation manifeste de l’Article 2 de la Charte des Nations Unis. Le lendemain, dans l’édition spéciale, lorsque Nicolás Maduro arrive à New York pour être livré au tribunal, l’approche ne change pas jusqu’au journal de 20h. Un chercheur associé à l’Institut Choiseul1 va jusqu’à affirmer : « Maduro est traité comme un criminel, comme il doit l’être. » Un sondage effectué sur 1 000 personnes est brandi à plusieurs reprises comme une vérité première représentative de l’opinion américaine.
Le monde selon Trump
La politique de Trump remet au goût du jour la doctrine Monroe2, réinstaure la suprématie des États-Unis sur l’ensemble des Amériques, réactive le maccarthysme3 avec les interdictions individuelles d’accès au territoire américain de personnalités européennes et d’ONG, à l’image de Thierry Breton, ancien commissaire européen en charge du marché intérieur et du numérique, interdit de visa, mais aussi, les sanctions américaines qui visent, entre autres, le magistrat français de la Cour pénale internationale (CPI), Nicolas Guillou, depuis août 2025.
En outre, alors que le procès de Marine Le Pen et du RN, soupçonnés d’avoir détournés au profit du parti de l’argent du Parlement européen, doit s’ouvrir le 13 janvier à la Cour d’appel de Paris, le président du tribunal judiciaire de Paris, Peimane Ghaleh-Marzban, met en garde contre « une éventuelle ingérence innaceptable et intolérable » de l’administration Trump, après des menaces de sanctions américaines contre des magistrats ayant traité le dossier pénal du RN 4. Denis Lafay, auteur du livre « La tentation Trump »5 souligne : « L’acharnement de Trump sur les juges fédéraux, c’est exactement ce que nous avons vécu en France en mars dernier lorsque Marine Le Pen a été condamné, un déferlement contre la justice, les juges, l’État de droit ». A cette liste s’ajoute le contrôle numérique approfondi et inédit, instauré pour les voyageurs de 42 pays exemptés de visa (Electronic System for Travel Authorization : Esta) à partir de février 2026 – texte applicable sauf contestation en justice -, qui va bien au-delà de la simple collecte de données biographiques classiques. 6.
Du Vénézuela à Gaza (exemples non exhaustifs), le Droit international est de plus en plus bafoué. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) juge que l’opération « porte atteinte à un principe fondamental du droit international » affaiblissant « l’architecture même de la sécurité collective ». Mais quand les puissances agissent en dehors du cadre international, les condamnations des Etats membres ne semblent être que de principe.
De facto, ce qui était intolérable hier est aujourd’hui toléré, voire accepté ; C’est ainsi que le fascisme peut rentrer dans la norme, s’installer et prendre les commandes, en France et dans le monde. Si la position mitigée de la France, des pays européens et de l’Europe sur l’intervention illégale et criminelle de Trump au Vénézuela doit faire débat dans le pays comme le demandent des sénateurs et des députés, les alliances politiciennes d’intérêt avec l’extrême-droite et l’implication des médias dans son ascension également. Quant aux divisions de la gauche, plus qu’un débat, la situation nécessite d’agir.
L’époque est à la confusion, au non-sens, au déni, à la déraison, au malheur, « au fatalisme ravageur ». Camus le disait, dans son essai l’Été (1954). On ne contemple plus le monde pour se faire une opinion, ni sa laideur, ni sa tyrannie, ni la beauté naturelle de l’univers. « Mais cette époque est la nôtre, nous ne pouvons la fuir, car partout l’histoire se répète. » Le camp qu’il faut choisir est celui de la paix, de l’amour, de la beauté de la vie sans quoi il n’y aurait ni nuances, ni justice. Et « Garder intact en soi une fraîcheur, une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice et retourner au combat avec cette lumière conquise ».
Sasha Verlei
Photo. Les médias sont concernés par la question de la normalisation de l’extrême droite. Crédit photo Wikimédia Commons
Notes:
- L’Institut Choiseul est un laboratoire d’idées (think tank) français consacré aux questions économiques et aux relations internationales.
- Doctrine de politique étrangère des États-Unis condamnant toute ingérence européenne dans les affaires « des Amériques » Nord et Sud, tout comme celle des États-Unis dans les affaires européennes. Elle porte le nom du cinquième président des États-Unis, James Monroe (1817-1825) et a servi sous l’impulsion de Théodore Roosevelt à légitimer l’ingérence des États-Unis dans les pays d’Amérique latine pour imposer leur domination sur le continent.
- Le maccarthysme est connue également sous le nom de « Peur rouge » et qualifié fréquemment de « chasse aux sorcières » (anticommunisme).
- Info dévoilée par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel.
- « La tentation Trump », éditions de l’Aube, 2025.
- À partir de février 2026, les voyageurs ressortissants de 42 pays du programme d’exemption de visa (système électronique d’autorisation de voyage) devront fournir l’historique complet de leurs archives de réseaux sociaux et numéros de téléphones des cinq dernières années, les adresses électroniques utilisées au cours des dix dernières années et des informations sur toute la famille.







