Accueillie à Montpellier par le Théâtre des 13 vents jusqu’au 20 février, Séverine Chavrier déploie une œuvre exigeante, ample, qui rappelle combien le théâtre peut encore être un art du vertige.


 

La force d’invention et la liberté créative qui irriguent Absalon, Absalon ! sont proprement exaltantes. On y entre comme on s’engage dans une traversée de l’histoire — cinq heures d’une expérience théâtrale immersive et inédite — et l’on en ressort non pas épuisé, mais revigoré, l’esprit en éveil, les sens aiguisés. Le défi était immense : adapter un monument réputé inadaptable, faire entendre la complexité faulknérienne sans la simplifier, tenir la durée sans jamais perdre l’intensité. Pari relevé pour Séverine Chavrier et toute son équipe.

Ce souffle ne doit rien au hasard. Il est le fruit de six années de travail, de maturation, d’exploration dramaturgique et scénique. Six années pour tailler dans la masse romanesque, inventer une langue de plateau, composer une architecture où chaque élément — jeu, lumière, son, vidéo — trouve sa place dans une partition d’une précision redoutable. Dans un paysage théâtral de plus en plus soumis aux contingences de production et aux formats contraints, une telle ambition fait figure d’acte de résistance. Absalon, Absalon ! rappelle avec éclat que le théâtre peut encore viser le grand large — et nous y entraîner avec lui.

Créée en 2024 pour l’ouverture du Festival d’Avignon, avec Absalon, Absalon !  Séverine Chavrier poursuit son compagnonnage avec l’écrivain américain, après son adaptation de Les Palmiers sauvages. Ce qui l’attire ? Sans doute la complexité des personnages, le goût des traumatismes enfouis, l’expression d’histoires humaines et de la tragédie, mais aussi cette manière qu’a Faulkner de faire du récit un champ de bataille où s’affrontent mémoire, fantasmes et versions contradictoires de l’histoire.

Au cœur du roman, l’ascension et la chute de Thomas Sutpen, avant, pendant et après la guerre de Sécession. Un homme mû par une revanche sociale implacable, prêt à écraser tout ce qui entrave son destin. Personnage peu sympathique, hanté par l’obsession de la pureté et de la lignée, il incarne une violence qui résonne puissamment aujourd’hui, à l’heure où les replis identitaires et les fantasmes de domination refont surface. Chavrier ose lui donner un corps et une voix — alors que Faulkner ne le faisait exister que par l’entremise de narrateurs. Au plateau, la vitalité de l’interprétation, notamment celle de Laurent Papot, rend Sutpen aussi magnétique qu’inquiétant.

La grande réussite du spectacle tient à son architecture. L’ensemble narratif est construit comme une vaste partition dont les mouvements s’emboîtent progressivement. Le public est plongé dans une expérience sensorielle fluctuante. Du texte aux lumières, des sons aux éléments de décor, en passant par la vidéo et la qualité gestuelle des comédiennes et comédiens, et même des animaux,  chaque ingrédient est pensé comme une note contribuant à une symphonie théâtrale gigantesque. La maîtrise et la fluidité scénographiques — portées par le travail combiné de Louise Sari, Germain Fourvel, Simon d’Anselme de Puisaye et Quentin Vigier — impressionnent par leur précision et leur souffle.

En s’émancipant du texte avec audace, Chavrier prend un risque assumé, mais restitue une compréhension profonde du roman. Elle travaille le temps comme une matière : si la guerre de Sécession marque un point nodal, l’action circule avant et après la défaite sudiste, et se projette jusqu’à nous. Car Absalon, Absalon ! interroge l’influence du passé sur l’avenir, la manière dont les fantômes de l’esclavage, du capitalisme patriarcal et de l’obsession raciale continuent de structurer nos sociétés. Le rappel du passé négrier de La Rochelle vient d’ailleurs souligner que ces violences ne sont pas l’apanage de l’Amérique.

Occupation

En regard, du 17 au 20 février au Théâtre des 13 vents, Séverine Chavrier présente sa dernière création, Occupations. Changement d’échelle, mais même intensité. Ici, il s’agit d’explorer l’insaisissabilité du désir, ses contradictions et ses paradoxes. En s’appuyant notamment sur l’œuvre d’Annie Ernaux, la metteuse en scène envisage le théâtre comme un acte performatif de réappropriation corporelle. Les quatre jeunes interprètes occupent un espace intime, toujours menacé par la surveillance et le voyeurisme : un laboratoire où s’examinent les rapports de pouvoir entre les corps, entre masculin et féminin.

Nourrie par les travaux de Judith Butler sur le genre comme performance sociale, la pièce interroge l’exécution « obligatoire » de la féminité et de la masculinité, et la fiction de leur naturalité. En convoquant aussi Simone de Beauvoir ou Elfriede Jelinek, Chavrier sonde la zone trouble où désir et anéantissement se confondent, où le nihilisme menace de réduire les sujets à l’impuissance. Mais le théâtre, ici, devient lieu de résistance : retourner le stigmate, désobéir aux assignations, inventer d’autres formes d’érotisme et d’égalité.

Séverine Chavrier, « Occupation ».

À Montpellier, cette présence de Séverine Chavrier est une chance. Absalon, Absalon ! est à voir jusqu’au 13 février au Théâtre Jean-Claude Carrière (Domaine d’O), puis la metteuse en scène investit le Théâtre des 13 vents du 17 au 20 février avec Occupations. Deux propositions puissantes, exigeantes, qui rappellent que le théâtre peut encore être un art total, politique et sensoriel. À ne pas manquer.

Jean-Marie Dinh

Un entretien avec  Séverine Chavrier à retrouver dans les pages culture du prochain altermidi Mag.

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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.