« La grandeur d’un métier est, peut-être, avant tout, d’unir des hommes »
Antoine de Saint Exupéry

Il y a 17 ans, le 22 décembre 2008, à l’initiative de Roland GORI1 avec Stefan CHEDRI et leurs amis, l’Appel des Appels (ADA) naissait en réaction à l’idéologie de « l’homme économique » exposant toujours plus les professionnels et les usagers aux lois « naturelles » du Marché. Il appelait les professionnels du soin, du travail social, de l’éducation, de la justice, de l’information et de la culture, et tous ceux qui refusent cette fatalité de la « faillite » des métiers de l’humain, à se joindre aux signataires de cet appel. Durant toutes ces années, Roland n’a eu de cesse, à la présidence de l’ADA comme dans ses nombreux ouvrages, de dénoncer la destruction par les politiques néo-libérales de tout ce qui tisse le lien social Roland a décidé de quitter la présidence de l’ADA, mais il en sera toujours le président d’honneur, toujours à la pointe du combat pour maintenir l’humain au cœur des métiers dont c’est la vocation.
Plus que jamais ce combat est d’actualité.
Les mêmes mots totalement déshumanisés rythment les programmes de responsables politiques incapables d’offrir aux citoyens un projet, une perspective, de nature à les mobiliser et leur donner espoir en un avenir meilleur : efficacité, rationalisation, simplification, évaluation, gains de productivité…, malgré tous les dégâts qu’ils ont déjà provoqués.
Dans le même temps, on constate que :
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Les puissances de l’argent se sont renforcées ; elles dominent le monde et les consciences.
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Les inégalités se sont creusées avec d’un côté une très faible minorité de plus en plus riche, d’un autre côté de plus en plus de précarité et un appauvrissement des classes moyennes créant chez ceux qui les subissent, outre des besoins primaires, de l’exclusion, de l’isolement, des addictions, des problèmes de santé, des troubles psychologiques que les États ne mettent pas en place les moyens de traiter, préférant parfois les ignorer, parfois les médicaliser, parfois les réprimer.
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La concentration des médias, de l’information et de la culture, entre les mains de quelques fortunés, conjuguée à l’expansion de réseaux dits sociaux avaleurs de données personnelles, affaiblit l’esprit critique et la faculté de résistance collective.
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Le développement non régulé par le droit international des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle qui repose sur des algorithmes et des statistiques, présente le risque de nier les différences et de gommer la singularité ainsi que la complexité des situations humaines au profit d’un modèle unique et idéal.
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De lourdes menaces pèsent sur l’état de droit accusé d’entraver l’action publique et la protection des citoyens « honnêtes » et remettent en cause l’universalité des droits et libertés humains ainsi que la protection des minorités. Elles sont déjà à l’œuvre dans de nombreuses dictatures et autres régimes autoritaires, se traduisent par des actions militaires menées au mépris du droit international, inspirent les propos extrêmes fondés sur le seul rejet de l’autre et de la différence, et infusent, de façon plus large, le discours politique dans les pays démocratiques, que, par ailleurs, l’idéologie obscurantiste n’a de cesse de combattre.
Les métiers du soin, de la recherche, du travail social, de l’éducation, de la justice, de l’information et de la culture, parce qu’ils traitent des hommes et des femmes, de parcours singuliers, d’histoires particulières, et parce que « le visage de l’autre les oblige » selon la formule d’Emmanuel Levinas, ne peuvent pas se reconnaitre dans les évolutions présentées comme inéluctables et résultant des technologies transhumanistes, des nouvelles idéologies et du rejet de la différence et de la singularité. Ces métiers, ensemble et sans nier la spécificité de chacun, peuvent leur résister au profit de l’humanité qu’ils soutiennent.
L’Appel des appels, fidèle à l’engagement initial de ses fondateurs, fort de sa jeune histoire et du nombre de ses signataires, riche du renouvellement de son conseil d’administration, continuera à contribuer à cette résistance porteuse d’espoir et de fraternité.
J’ai accepté la présidence de l’ADA, en sachant l’énorme difficulté de succéder à Roland. Je le fais avec modestie mais avec mon expérience de magistrat confronté dans son exercice professionnel au subtil équilibre entre l’application de la règle de droit et l’individualisation de la réponse judiciaire.
En ces temps troublés par la brutalité des pouvoirs, remettre l’humain au cœur des politiques publiques nécessite à la fois le rassemblement de tous les professionnels qui en ont la charge, le partage, l’échange entre eux, et l’affirmation de l’État de Droit, première des protections des citoyens et des professionnels.
En ce début d’année qui sera déterminante, il s’agit plus que d’un vœu, d’une exigence.
Robert GELLI
Pour en savoir plus sur l’Appel des Appels
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