Pour percevoir ce qui est en jeu, aujourd’hui, dans le mot collectif, Hiatus décide d’aller dans une galerie d’art. Pas n’importe laquelle. Un « Drôle d’endroit » terriblement singulier, et qui affiche sur sa porte d’entrée, « Aux arts et cætera ! Collectif d’artistes ». Une occasion pour Hiatus d’aller à la rencontre de ceux qui essayent de changer les choses, au risque de sortir du cadre.


 

 

Dans la faille, le nous : l’exception d’un dialogue créateur

Hiatus est l’espace ouvert par la poète Lili Frikh, un lieu de fracture assumée, où l’on s’aventure dans la faille pour y chercher une ouverture. Que signifie le collectif pour des artistes seuls dans l’acte de créer ? Un collectif qui ne se décrète pas, mais qui traverse, qui passe en soi. Une lutte intérieure, peut-être une guerre intime, pour avancer, pour oser pousser une porte, quelque chose…

Rencontres avec les artistes du collectif Aux Arts et caetera. À travers des échanges rares et profonds avec Jean-François Rigaudin, Virginie Guidée, Muche et Étienne Schwarcz, Lili Frikh sonde la notion de collectif comme une expérience vécue, sensible, rejetée, adoptée, presque organique.

Dans ces paroles partagées, quelque chose d’exceptionnel affleure : une mise en commun des fragilités, des élans et des résistances. Par moment, on touche à l’essence même de la création, à ce qui relie l’individu aux autres, et au grand mouvement du monde — ce va-et-vient incessant entre le dedans et le dehors, entre le je et le nous.

 

Dans la fêlure du silence, des voix se rencontrent et font naître un nous inattendu. Écouter ces podcasts, c’est se laisser traverser par des paroles rares, là où la création respire et relie.

 

Rencontre avec JEAN-FRANÇOIS RIGAUDIN

Ecoutez l’entretien

Hiatus : Le mot collectif est sur l’affiche qui présente l’exposition, et sachant qu’il y a quelque chose de précieux dedans, je me suis dit que j’allais venir demander à l’artiste que tu es, et aux autres artistes qui font partie de ce collectif, ce qu’il y a pour eux dans ce mot. Ce qui fait qu’ils sont là, à faire cette exposition ensemble, et à être un collectif.

Jean-François Rigaudin : Merci Lili, déjà, de t’intéresser à ce mot qui aujourd’hui, plus que jamais, revêt de l’importance pour beaucoup de monde. Souvent l’artiste, pour créer, il est seul. Souvent l’artiste, pour exprimer une idée, il va travailler dans son atelier pour un peintre, derrière son établi avec un marteau, un burin, ce qui est mon cas, puisque je suis sculpteur, tout seul. Et en fait, il est dans le « je » et, à travers le collectif, il peut rentrer dans le jeu. Il va sortir du soi, dans lequel il peut être artiste, pour entrer dans une sorte de rencontre d’altérité avec d’autres artistes. J’aime faire des rencontres avec d’autres artistes qui ne pratiquent pas, comme moi, la sculpture mais plutôt la peinture, et à partir de ce moment-là, ensemble, créer une œuvre collective. Une œuvre dans laquelle ce que j’ai l’habitude de proposer sera enrichi par le regard de l’autre artiste. Donc, c’est pour sortir du moi et aller vers le nous. C’est bien ce qui m’intéresse dans la signification de l’adjectif qu’on a collé à notre nom qui est donc « Aux arts etc ! Collectif d’artistes ». C’est le 1 + 1 + 1 + qui m’intéresse, le collectif.

H : Est-ce que ça veut dire qu’il manque quelque chose au mot artiste pour toi, puisque tu ajoutes cette dimension ?

J-F R. : Oui.

 

Rencontre avec VIRGINIE GUIDÉE

Ecoutez l’entretien

Virginie Guidée : En fait, à priori, j’ai des à priori sur le mot collectif, et des réserves. J’ai du mal à consentir à certaines formes de collectif. Adhérer à une pensée, souvent unique. Une marche, tous dans le même sens. Sans avoir, en général, la possibilité de sortir des sentiers battus. Après, mes autres réserves avec le mot collectif, c’est plus d’un point de vue sociétal.

H : Je t’écoute.

V. G. : Si je parlais avec mon cœur, je dirais :« j’ai horreur du collectif ». J’aime pas aller à la piscine, c’est collectif. En vacances, je vais chercher un camping où il y a quinze emplacements, pas mille. Et rien que l’idée de partager les toilettes, la douche, me rebute.

H : Toi, d’abord, dans le mot collectif, c’est ça que tu entends, tout ce qui enferme, contraint, et tu sais pas d’où ça vient ?

V. G. : Je pense que c’est un bug qui vient de très longtemps, de mon enfance.

H : Quelque chose de scolaire ?

V. G. : Oui, et à l’école, comme j’avais une situation sociale un peu atypique, j’étais considérée comme différentes des autres, et j’ai beaucoup souffert des préjugés.

H : Donc pour toi, le collectif, c’était le normatif, ce qui te montrait du doigt ?

V. G. : Et qu’il fallait suivre. Du coup des difficultés à exister. On critique beaucoup aujourd’hui, l’individu, l’individualisme, mais on perd la notion d’individualité qui existe dans la société. On ne peut pas tous être transparents. Tous jaunes. Tous uniformes.

H : J’entends totalement ce qu’il y a dans le mot collectif qui peut faire qu’on déteste le collectif et donc, forcément, je te demande : Qu’est-ce qui fait donc, que tu es dans un collectif artistique ?

 

Rencontre avec ÉTIENNE SCHWARCZ

Ecoutez l’entretien

Et ce n’est que parce que je suis en lien, que je peux créer. Je pense que l’œuvre pour qu’elle se fasse, en tout cas moi, je me sens connecté. Connecté oui, et à moi-même, et à l’univers, et au monde, et à quelque chose de peut-être lumineux. Si je ne suis pas connecté, je ne peux rien faire. C’est parce que je suis en lien. Il y a un flux. Ça passe au travers de moi pour entrer dans l’œuvre, mais c’est tout ce flux qui fait l’œuvre. Moi, je suis juste une médiation, un canal. Ça passe d’une œuvre à l’autre, et ça continue à faire avancer le flux, qui ne vient pas seulement de l’intérieur, qui vient de toutes les connexions autour. C’est comme ça, en tout cas, que je le vis.

H : Je suis très heureuse que tu aies pu le dire.

É. S. : Nous sommes notre réalité.

H : Et c’est pour ça que dans ce mot collectif, il y a l’enjeu de demain. Soit on arrive à créer des liens qui soient vrais et qui soient aussi vastes, soit on se casse la gueule.

É. S. : Et c’est en ça, je pense, que l’acte de créer est politique. Il a un sens, une réalité. Exister, vivre, c’est ensemble.

 

Rencontre avec MUCHE

Ecoutez l’entretien

H : Donc le collectif, c’est quelque chose qui permet de faire face à une époque qui nous enferme, à grande vitesse, les uns en dehors des autres ?

Muche : Oh oui, et de plus en plus. Par exemple, si je monte dans le tramway, ce que je vois, c’est des gens qui sont sur leurs portables avec des casques ou des oreillettes. Et ça fait déjà un bon moment que c’est comme ça. Donc, c’est un monde qui ne se regarde plus dans les yeux, qui ne fait pas attention à son environnement, qui se recroqueville sur quelque chose. Alors, un collectif, qui lui est là pour ouvrir, donner du temps et parler avec les gens, c’est formidablement réconfortant dans cette époque, précisément, où on est en plein autisme généralisé.

Lili Frikh

Infos pratiques

Contact : rigaudin.sculpteur@gmail.com
ES Art Factory/ Galerie Atelier
5 rue général Vincent Montpellier
es.artfact@gmail.com

Photo : Insurrection artistique en temps de paix. Crédit DR

altermidi Mag#16 – Où en est le collectif  ? – 5€ – disponible en kiosque.

 

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Le podcast qui entre dans les failles

Flottement entre les mots et les choses
Coupure vraie qui laisse passer la vie.
Hiatus explore les failles pour chercher une ouverture.

Pour « Vivre sa jeunesse », HIATUS fait le choix de l’écouter. Le choix de ne rien savoir rien croire rien penser presque rien. Juste de quoi être là, à côté, et faire entendre trois voix qui cherchent et trouvent les mots pour vivre leur vie. Les voix de Timothée 22 ans, Rachel 15 ans et Rija 23 ans.