Entre Sète et Montpellier, la musique devient mémoire vivante de l’exil. Créations contemporaines et grandes œuvres du répertoire se répondent pour faire entendre les voix de compositeurs et musiciens contraints de fuir leur pays, de l’Afghanistan à l’Europe du XXᵉ siècle, dans un rendez-vous placé sous le signe de l’amitié, de la résistance et de l’espoir de paix.
Vendredi, création de Yaran, composé par Esmatullah Alizadah, et samedi Exils #2, performance video live et concert consacrés aux artistes exilés. Réfugié en France après l’arrivée des talibans, Esmatullah Alizadah, musicien afghan de la minorité hazara, partage avec quatre musiciens — Nicolas Beck, Bastian Pfefferli, Benjamin Levy et Chloé Loneiriant — la création au Théâtre de Sète de sa composition Yaran. Musicien spécialiste de dambura (luth traditionnel), d’harmonium et de tabla (percussion), compositeur connu, il avait fondé son propre studio à Kaboul en 2019. Son œuvre mêle musiques afghanes, occidentales, et électroniques. Une rencontre emblématique : en persan “Yaran” signifie Amitié.
Voix de l’exil et message de paix

À l’opéra de Montpellier un rendez-vous annuel rend hommage aux musiciens qui ont été contraints à l’exil. La première édition, en 2025, était plutôt lyrique et inaugurée par le Berliner Requiem de Kurt Weill, suivi par Friede auf Erden (Paix sur terre) de Schoenberg. On retrouve cette cantate au programme du concert Exils #2, cette semaine, et l’on entendra aussi deux œuvres de Korngold, autre grande figure viennoise qui dut fuir le nazisme. Son Passover Psalm, opus 30, créé en 1941, est une pièce chorale et orchestrale qui met en musique les textes de la Haggadah de la fête de Pessah, la Pâque juive. Le chœur de l’opéra national, dirigé par Noëlle Gény, saura exprimer ferveur religieuse et lyrisme dramatique, et la soprano Argitxu Esain en interprétera les passages de soliste. Entre cloches et clochettes, les chanteurs vont ensuite recréer le monde lumineux et contemplatif d’Arvo Pärt, qui dans In Principio a mis en musique le prologue de l’Évangile selon Saint-Jean.
De la compositrice biélorusse Olga Podgaiskaya, l’orchestre, que dirige Vitali Alekseenok, va interpréter Captain of the Planets, qui mêle orgue et orchestre, sirènes d’alerte et chocs intergalactiques. La conclusion reviendra à Samir Odeh-Tamimi, compositeur israélo-palestinien basé à Berlin, auteur de L’Apocalypse Arabe, opéra créé au Festival d’Aix-en-Provence en 2021. Son Aufbruch, composé en 2008, va donc connaître à Montpellier un nouveau départ, comme le dit son titre, car ce sera sa première française.
Deux Catalans contraints à l’exil par le franquisme sont au programme, Roberto Gerhard, réfugié en Angleterre, dont les Dances from Don Quixotte expriment gaieté et ironie, et Pau Casals, installé en France à Prades1, qui fit du populaire El Cant dels Ocells (Le Chant des Oiseaux) un hymne de résistance à la dictature. Il le transcrivit pour son violoncelle, le joua à l’ONU en 1971 précisant bien que dans ce Noël qui chante la joie et l’humour les oiseaux — plus d’une trentaine ! — sont avant tout porteurs de paix. Le celliste soliste de l’ONM, Alexandre Dmitriev, est chargé de ce message.
Une immersion dans des images et les douleurs du monde

Pour accompagner ce programme très varié, où résonnent les conflits, les douleurs, les contraintes d’un départ, la quête d’un ailleurs, une performance vidéo inédite sur le thème de l’exil est préparée par la metteuse en scène Juliette Deschamps. En résidence à l’OONM de 2014 à 2016, alors invitée par la nouvelle directrice Valérie Chevalier, son retour est très attendu car sa « Carte blanche » a laissé bien des souvenirs, Goldberg de Bach, Adios au flamenco… sans oublier A Queen of Heart, et son Chérubin de Massenet mis en images. Au Corum elle a partagé la scène avec les musiciens dans Le Songe d’une nuit d’été, puis dans un concert Vocello avec le violoncelliste Henri Demarquette et l’ensemble Sequenza 9.3. Exils #2 accueille donc sa cinquième performance vidéo à l’Opéra Orchestre.
Juliette Deschamps poursuit son travail d’improvisation expérimenté jadis à Montpellier et propose ses propres images d’archives sur l’exil tournées aux quatre coins du monde, en France, en Chine et en Afrique du nord et de l’ouest. Elles seront projetées et mixées en direct depuis la scène de l’Opéra Comédie au cours d’une véritable performance live, et l’on retrouve aux lumières l’éblouissant Mathieu Cabanes qui a collaboré à bien des immersions. L’expérience que la metteuse en scène a ensuite développée à New York, à Lausanne, à Paris est un travail comparable à celui d’un DJ, une pratique nommée “VJing” (Video Jockey), une plongée dans les images, un montage basé sur l’interprétation en live du mixage musical.
Cette vision actuelle et plurielle de l’exil et le non moins actuel espoir de paix sont pleins d’émotions partagées. Juliette Deschamps confie qu’elle aura une pensée particulière pour ses arrière-grands-parents, eux-mêmes exilés, obligés de quitter la Russie en bateau en 1921, en laissant plusieurs de leurs enfants. Elle n’est pas la seule à se souvenir de ses origines.
Michèle Fizaine
Yaran, d’Esmatullah Alizadah, avec Nicolas Beck, Bastian Pfefferli, Benjamin Levy et Chloé Loneiriant, vendredi 6 février à 20h au Théâtre Molière de Sète, 8 à 27 €. 04 67 74 02 02
Exils #2, œuvres de Korngold, Casals, Pärt, Podgaiskaya, Schoenberg, Gerhard, Odeh-Tamini, samedi 7 février à 19h à l’Opéra Comédie de Montpellier, 18 à 28 €. opera-orchestre-montpellier.fr
Photo1. Exil en contrejour et vision en miroir des musiques de l’exil. Crédit photo J. Deschamps







